Que m'arrive-t-il ? Je ne peux pas bouger, je suis paralysée.
Je voudrais crier, appeler, mais j'en suis incapable. J'aimerais pouvoir
cracher ce que j'ai dans la bouche et qui m'étouffe, mais je
n'y arrive pas. Je ne vois plus rien, j'ai horriblement froid. Mon Dieu,
que m'arrive-t-il ? Je ne sens plus mes jambes, ma tête va éclater.
Oh ! Quelle douleur ! Mais que se passe-t-il ?
(...)
Suis-je morte ? Est-ce donc ainsi la mort ?
(...)
Non ! Non, je ne suis pas morte ! Je peux bouger ma main gauche, je
peux agiter mes doigts ! Mais quelles sont ces choses friables qui crissent
sous mes ongles ? On dirait des biscuits. Et cette odeur de pâté,
c'est insupportable ! Mais où suis-je donc ? Pourquoi suis-je
ainsi ensevelie, écrasée par une charge dont j'ignore
la nature ? Quelqu'un viendra-t-il à mon secours ?
(...)
J'ai peur... J'ai peur de mourir...
(...)
Non ! Je ne vais pas mourir. Je ne veux pas, je ne peux pas mourir ainsi.
J'en suis persuadée, quelqu'un viendra. Je ne sais pas combien
de temps je suis restée sans connaissance mais une chose est
certaine, les recherches ont été entreprises pour me retrouver.
On a dû signaler ma disparition. Mais au fait, quelqu'un sait-il
que je suis ici ? Je ne sais même pas où je me trouve.
Je ne me souviens de rien...
(...)
Et s'il s'agissait d'un tremblement de terre, comment me retrouvera-t-on
? Il faut que je fasse du bruit. Je ne peux pas crier, qu'importe, je
vais taper du plat de la main. Mais je n'entends pas mes coups, je n'entends
rien. Suis-je également devenue sourde ? Ma tête est prise
dans un étau. Quelle souffrance !
(...)
Et ces maudites choses qui me couvrent le visage, emplissent ma bouche
et me privent d'air. J'étouffe. On dirait des petits cailloux,
des gravillons légers et poudreux. Je peux les croquer. Ça
n'a pas de goût. Je n'arrive pas à déglutir, quelque
chose me compresse le cou. J'ai mal.
(...)
Je ne veux pas mourir. Il faut que je m'en sorte. Je veux m'en sortir,
je vais m'en sortir ! Mon Dieu aidez-moi, aidez-moi ! Il faut que quelqu'un
m'entende, qu'il me localise. Je vais taper plus fort, encore plus fort.
Je ne sens presque plus ma main. Je commence à me fatiguer
(...)
Le sommeil me gagne
(...)
J'ai très froid
(...)
Il ne faut pas que je dorme, quelqu'un va venir, quelqu'un me cherche,
c'est certain. Je dois résister...
(...)
Il ne faut pas dormir...
(...)
Pas dormir, pas d... Mais que se passe-t-il ? Je sens un courant d'air.
Il y a des mouvements. On déplace quelque chose, je le sens,
je le sais. Des gravats viennent de rouler sur ma main. Celle-ci est
engourdie, je ne peux plus la bouger, et pourtant mes doigts sentent
quelque chose, quelque chose de doux, de chaud. Des doigts ! Une main
! Quelqu'un me serre la main. Je suis sauvée, je suis sauvée
! Encore quelques minutes et ce cauchemar sera terminé. Je le
savais, ma bonne étoile ne pouvait pas m'abandonner. Merci mon
Dieu d'avoir entendu mon appel, merci Seigneur miséricordieux
! Merci, merci !
(...)
Quelque temps plus tard à la Une du " Crépuscule
" :
" La fin tragique de Roméo et Juliette :
Une semaine après l'effondrement du toit d'un supermarché
à Morsang-sur-Orgue, les corps des deux dernières personnes
portées disparues ont été retrouvés sous
les décombres. L'une des victimes de ce drame, une femme de trente-deux
ans, a été découverte sous un rayonnage d'aliments
pour animaux domestiques. L'autopsie devrait révéler si
son décès a été causé par l'ingestion
de légumes déshydratés pour chien, aliments retrouvés
en grande quantité dans la cavité buccale de la jeune
femme. La seconde victime, un homme de trente-neuf ans, a été
retrouvée à deux pas de la première, le corps encastré
dans un caddie. Fait troublant, les deux personnes sont parvenues, malgré
la gravité de leurs blessures et vraisemblablement au prix de
terribles efforts, à se donner la main avant de mourir. Tous
les témoignages recueillis parmi les sauveteurs présents
au moment de la découverte des corps sont formels : les visages
affreusement mutilés des deux victimes arboraient une surprenante
expression de joie. Les familles des tourtereaux, qui ignoraient apparemment
cette inavouable liaison, se refusent pour l'heure à tout commentaire.
Un dernier hommage sera rendu samedi aux victimes de la tragédie
"
xjmc