antidata n°10 - la veille



 

 

Est-ce que j'ai vraiment envie de faire ça? Je me rends compte que tant qu'il a fallu se concentrer sur la mise au point du plan, la question n'est jamais apparue. Nous nous sommes vus hier pour la dernière fois. Ils sont tous allés se mettre au vert, sauf Casa qui devrait m'appeler dans une heure. Je me retrouve seul dans cet appartement, avec l'arme.

Cet appartement, il doit être agréable à vivre. J'essaie de m'imaginer que je l'ai loué pour y habiter, que je suis chez moi, allons plus loin, chez ma femme et moi, avec des meubles, et cette belle vue sur les toits de la ville et, au delà, sur la zone de l'aéroport. Je me suis installé ici malgré la proximité de l'aéroport, peut-être après en avoir longuement discuté avec ma femme. Je songe à vivre comme tout le monde. Je dois avoir peur. Tous mes voisins, tous les habitants de cette ville ont chez eux des meubles pleins de vêtements, des étagères chargées de livres, de bibelots et de souvenirs de famille, des skis ou des chaussures de randonnée au fonds du placard de l'entrée, des chaînes Hi-Fi et des lampes de chevet. Pour tout ameublement, j'ai un lance-missile. Une arme très élaborée à guidage infra-rouge, capable d'atteindre un avion volant à basse altitude.

Le jet privé du président de la société pan-européenne des pétroles décolle dans moins d'une heure. J'ai pointée l'arme par la baie vitrée nord de la plus grande pièce de l'appartement, probablement le salon des précédents locataires, et l'ai camouflée à l'aide d'un rideau. Il n'y a pas de rideau couvrant la baie vitrée sud. De ce coté aucun immeuble proche n'est assez élevé pour avoir une vue sur cet appartement, situé au dix-huitième étage. Les deux baies vitrées sont ouvertes. La température est douce, grâce je pense au courant d'air qui traverse la pièce. Le ciel a pris cette teinte délavée des minutes précédant la nuit, un gris bleuté déjà assez sombre pour qu'au loin les grandes tours des quartiers nord-ouest se criblent de lumières jaunes et orangées scintillant froidement. Bientôt je ne saurai plus lesquelles sont les nuages, des tâches plus sombres ou plus claires qui marbrent le ciel.

A l'intérieur de la pièce je distingue encore les traces laissées par les meubles sur la moquette, et celles des tableaux fixés aux murs. L'un de ces tableaux n'était pas droit. Il a légèrement penché à gauche pendant des années. Ca ne devait pas gêner les gens qui vivaient ici. Le remettre d'aplomb était l'affaire de trois minutes. Certaines personnes ne cohabitent pas avec des tableaux pas droits. C'est même principalement à ce genre de détails que s'appliquent toute leur méticulosité. D'autres laissent se perpétuer ce genre de scandales. En relevant le canon du lance-missile de quelques degrés, je pourrais au moins mettre l'empreinte penchée du tableau absent en harmonie avec quelque choses dans cette pièce, mais l'arme est déjà réglée sur la trajectoire probable de l'avion.

Je suis assis par terre dans l'obscurité, appuyé contre le mur. Je surveille l'heure et je regarde le ciel, je regarde aussi la silhouette du lance-missile qui se détache sur le mur d'en face. Les bibelots m'ont toujours inquiété. Quand il y en a ils sont souvent nombreux, leur acquisition relevant d'une espèce de pathologie accumulatrice, ce qui les apparente davantage à des symptômes névrotiques qu'à des éléments de décoration intérieure. Les bibelots en vitrine, les nains de jardin ou les lièvres en céramique qui peuplent certaines pelouses tondues, me rappellent les monstrueuses tombes en marbre qui enlaidissent les cimetières. En tant que processus naturel de dégénérescence et de disparition au sein d'un univers vivant, la mort me parait acceptable. En tant que productrice de dalles funéraires de marbre poli et de lièvres blancs en céramique, elle me dégoûte.

L'avion du président de la société pan-européenne des pétroles empruntera un couloir aérien peu encombré par le trafic car réservé à l'armée. Il passera au-dessus des quartiers nord de la ville, devant ma fenêtre, dans une demi-heure. Le maniement de l'arme ne me pose aucun cas de conscience. Le type que je vais descendre a bien plus de sang sur les mains que n'importe quel tueur en série, sans parler des dommages causés à la faune et à la flore de cette planète. Mais je crois que j'ai peur. Les animaux, les forêts, les paysages et les êtres humains dont la préservation justifie mon acte, me semblent lointains et abstraits. Je me suis retranché d'eux déjà, et j'ai peur de ne plus jamais quitter la solitude, le vide et la pénombre de cet appartement où j'attends la seconde qui me verra appuyer sur le commutateur de mise à feu.

J'aimerais pouvoir regarder passer cet avion comme à l'époque où je projetait de m'en aller visiter certaines contrées lointaines que je croyais inviolées. De la fenêtre du cabanon où je logeais, au fond d'un jardin de banlieue, j'aimais regarder le ciel. La nuit je suivais des yeux les points lumineux clignotants, des carlingues remplies de gens en partance. J'essayais de me transporter par la pensée dans l'atmosphère particulière qui règne à l'intérieur des avions en vol, de ressentir cette impression d'avoir embarqué dans le rêve de quelqu'un d'autre, peut-être celui de cette coque métallique aux paupières closes, suspendue dans un délire nuageux. Le président de la société pan-européenne des pétroles ne doit pas éprouver ce genre de sensation. Son jet est une extension de son bureau, une prothèse destinée à accroître son efficacité, comme mon lance-missile. Les prothèses gouvernent le monde. Sur la planète il y a trop de coques métalliques, et de moins en moins d'animaux.

Saisi de panique, je consulte le cadran lumineux de ma montre. Encore vingt minutes. Ca va. Le temps m'avait paru plus long. J'ai tremblé de découvrir que j'avais laissé passer l'heure d'agir, laissé passer l'avion. J'ai déjà éprouvé cette surprise horrifiée, née d'un manquement irrémédiable : dans mes cauchemars d'étudiant, après des mois de travail j'oubliais de m'inscrire ou de me réveiller le jour de l'examen. Etrange. C'est l'épreuve finale d'une licence de terrorisme international. Je vais me réveiller. Moi qui croyais être libre en participant à cette entreprise, décidément, quoi que je fasse ou ne fasse pas, il me faut forcer ma nature. Je forcerais ma nature en meublant cet appartement pour y savourer tous les jours le repos domestique en rentrant du travail. Je la contraint tout autant en m'y embusquant avec un lance-missile. Attendre le passage d'un avion le doigt sur la détente ne me correspond pas tellement. De qui, de quelle communauté fantasmatique ai-je cherché la reconnaissance? Trop tard pour les questions.

J'ai lu qu'en Amérique, à la fin des guerres indiennes, les survivants de certaines tribus pratiquèrent en groupe une danse spéciale, en forme d'ultime défi, d'espoir désespéré. En dansant assez longtemps, des jours et des jours sans s'arrêter, ils comptaient faire renaître tous les guerriers morts, faire revenir tous les troupeaux de bisons exterminés, et retrouver l'harmonie saccagée par le blanc. J'imagine tous les membres de notre groupe dansant jusqu'à l'épuisement pour faire tomber tous les avions transportant des êtres à la cupidité dévastatrice. Nous aurions élaboré une chorégraphie au lieu de nous procurer un lance-missile. Les chances de succès auraient été très minces, aucune activité ne correspondant moins à la nature des membres du groupe que la danse. Je doute qu'on ai réussi à faire tomber même l'hélicoptère de poche du sous-chef de la mafia du béton armé. Mais pour une cause un peu perdue la danse n'est-elle pas plus appropriée que le lance-missile? Casa me soupçonne d'être romantique et sentimental. Il ne sait pas à quel point. De sa part c'est assez imprudent d'avoir placé derrière le lance-missile quelqu'un dont les convictions ne sont pas étayées par une quelconque croyance religieuse. Ne serait-ce qu'en prévision de ces minutes de veille pendant lesquelles on peut alors s'occuper à dire son chapelet, au lieu d'égrener des pensées encore actives.

Casa vient de m'appeler. L'avion a décollé à l'heure prévue. Dans moins de deux minutes, il passera devant ma ligne de mire. Je me mets en position et déverrouille le système de mise à feu. Je guette un point lumineux clignotant qui ne devrait pas tarder à émerger des toits, sur la gauche. Il passera au-dessus des grandes tours illuminées, puis, ayant gagné un peu d'altitude, il survolera une zone plus basse et plus sombre, le parc de la ville.

Je n'avais rien à faire là-dedans. Ils ont eu tort de me faire confiance. Des mois de risques et d'ingéniosité pour se procurer cet engin, pour connaître l'heure de décollage de l'avion et son itinéraire. Nous n'avons vécu que pour ça : avoir le doigt sur la détente à cet instant précis. Mais c'était mon doigt. A cet instant précis une rafale de vent s'est engouffré dans la pièce, en rebondissant avec un petit bruit sourd sur le verre des vitres ouvertes, et m'a soufflé au visage des souvenirs de cabanes, de nuits sous la tente où le grincement des armatures, les claquements et les frissons de la toile sont le bruit du monde, les frôlements d'une nature au souffle de laquelle on se livre, recroquevillé dans cette fragile coquille, avec délice. La lumière clignotante de l'avion du président de la société pan-européenne des pétroles, passant dans le ciel noir habilement déguisé en étoile, avait déjà acquis une poésie fallacieuse qui me rendait la tâche difficile, quand un cri d'oiseau a fait vibrer l'air nocturne, le cri aigu et tournoyant d'une volée de martinets, virevoltant au ras des murs en sifflant comme des lames de soie, comme s'ils jouaient une dernière fois dans les falaises, comme des enfants encore dehors à l'heure où chacun est rentré chez soi, à jouer sur un terrain désert, dans une lumière déclinante, un cri très pur dans l'abandon du soir, et qui m'a toujours émerveillé. Il ne manquait plus que ça. J'ai quitté l'appartement pour aller marcher un peu.

O.S