antidata n°10 - la veille



 

 

Le réveil sonne. Je l'attrape, je l'arrache, je le jette contre le mur, il explose en une pluie de microcircuits verts et rouges. Immédiatement je regrette mon geste : le réveil n'y est pour rien si j'ai une vie de merde. Ca soulage quand même. Je me lève, je vais dans la cuisine. Je me brûle en faisant réchauffer du vieux café. Je saisis la casserole et je la balance dans l'évier. Les traces noires dégoulinent le long du carrelage en dessinant des motifs qui ont l'air de se foutre de ma gueule. Déjà j'ai moins de remords que pour le réveil. Là non plus, ni le café ni la casserole ne sont vraiment coupables de quoi que ce soit. Mais putain, tout mon environnement s'est ligué contre moi pour m'agresser et il faut bien que je réponde. C'est de l'autodéfense, c'est pas condamnable. Il y a du bruit dans la salle de bain. ELLE en sort pendant que je suis en train de remplir un filtre en papier de poudre noire caféinée pour renouveler le stock (entre temps j'ai éclaté un paquet neuf avec les dents parce qu'il refusait de s'ouvrir et j'ai tordu 2 cuillères, les considérant trop petites, le tout sans plus aucun repentir). ELLE arrive dans la cuisine en peignoir blanc, souvenir d'un hôtel haut de gamme où nous avons passé un week-end en amoureux il y a… longtemps.

- Qu'est ce qui t'arrive ce matin, t'en fait un de ces boucans !

Je pense : qu'est ce qu'il m'arrive ce matin ? C'est bien de te poser la question. Tu ne te demandes pas ce qu'il m'arrive tous les matins depuis tout ce temps ? Non, tu ne te le demandes pas et c'est normal.

Je dis : rien.

- Fais gaffe, tu mets du café partout.

Je sais.

- Fais attention je te dis !

Non.

- T'es malade ou quoi ? Pourquoi t'as mis une cuillère tordue dans le grille-pain ?

Self défense. Je mène une guerre sans merci contre la cuisine. ELLE a finalement réussi à retirer la cuillère du grille-pain. L'odeur envahit la pièce plus vite qu'un nuage de sarin une station de métro japonaise.

- Tu devrais mettre de l'eau dans la cafetière avant de l'allumer, sinon ça ne va pas marcher.

Je suis très fier de ma cafetière. J'en suis très fier parce que c'est une des plus rapide du marché. Moins rapide qu'une machine à expresso, bien évidemment, mais il ne lui faut pas plus de 4 minutes pour tirer un jus correct. A peine ai-je appuyé sur le bouton ON que je suis déjà en train de me dévisager dans le liquide noir.

- Je voudrais qu'on parle…

Stop ! Putain de merde, où est le bouton pause ? Nulle part, je ne le trouve pas. Même sur cette saloperie de cafetière TGV que j'ai payée une fortune parce qu'ELLE est toujours pressée de se tirer de la maison le matin, il n'y a pas d'arrêt sur image. Ca fait combien de temps que je suis ici ? Que je tourne en boucle ? J'en sais rien, pas moyen de compter. On va tout reprendre depuis le début.

C'était… hier.

Le réveil sonne. J'appuie sur le bouton snooze. Je ne sais pas ce que snozze veut dire si ce n'est un répit de quelques minutes avant que le réveil ne se remette à sonner. Je ne profite pas de ce répit. Je me lève direct, je suis plutôt de bonne humeur ce matin. Il y a du bruit dans la salle de bain. ELLE en sort pendant que je suis en train de remplir un filtre en papier de poudre noire caféinée pour renouveler le stock. ELLE arrive dans la cuisine en peignoir blanc, souvenir d'un hôtel haut de gamme où nous avons passé un week-end en amoureux il y a… longtemps. Je suis très fier de ma cafetière. J'en suis très fier parce que c'est une des plus rapide du marché. Moins rapide qu'une machine à expresso, bien évidemment, mais il ne lui faut pas plus de 4 minutes pour tirer un jus correct. A peine ai-je appuyé sur le bouton ON que je suis déjà en train de me dévisager dans le liquide noir. Je relève la tête pour la regarder. ELLE est en train d'avaler une tartine de marmelade d'orange en regardant par la fenêtre. ELLE scrute le relief de sa tranche de pain orangée comme si elle pouvait y lire l'avenir et relève ses grands yeux tristes sur moi. ELLE a vu quelque chose qui ne lui plaisait pas. Maintenant, à savoir si c'est son futur dans la sculpture de son petit-déjeuner ou bien ma gueule…

- Je voudrais qu'on parle…

Tout a commencé comme ça… hier. Ensuite il y a eu le jour suivant.

Le réveil sonne. J'appuie sur le bouton snooze. Je ne sais pas ce que snozze veut dire si ce n'est un répit de quelques minutes avant que le réveil ne se remette à sonner. Je regarde l'heure, un peu confus, je en sais pas pourquoi. Je traîne un peu dans le lit et finis par me lever en me cognant au passage le petit doigt de pied dans un montant du lit. Il y a du bruit dans la salle de bain. ELLE en sort pendant que je suis en train de remplir un filtre en papier de poudre noire caféinée pour renouveler le stock. ELLE arrive dans la cuisine en peignoir blanc, souvenir… heu… vieux souvenir…

- Fais gaffe, tu mets du café partout.

Mmmh. Il y a vraiment un truc qui ne va pas aujourd'hui. Je sais ce que c'est. Ca me revient maintenant. Comment se fait-il qu'ELLE sorte de la salle de bain alors qu'ELLE m'a quittée hier en emportant toutes ses affaires, notamment le peignoir, une des petites cuillères que j'ai tordue et la tasse que je suis en train de nettoyer ? Non, je n'ai pas tordu les cuillères ce jour là. Ou alors peut être que si.

Qu'est ce que je voulais dire déjà ? Quelque chose comme : t'es revenu pendant la nuit et tu as remis tout en place pendant que je dormais ?
Finalement tu ne me considères plus comme un looser imbu de lui-même qui se prend pour Arthur Rimbaud alors qu'il a juste le niveau du prix Goncourt des lycéens ?
C'était quoi tous ces beaux discours sur le fait que tu as besoin de m'admirer un minimum pour m'aimer et que ce n'est plus le cas depuis trop longtemps ?
A quoi tu joues ma chérie ? Tu t'es retrouvée toute seule dans la rue avec tes gros sacs et tu t'es dit que finalement un animal de compagnie alcoolique comme moi pouvait faire l'affaire en attendant de trouver mieux ?

Je dis : rien.

Je relève la tête pour la regarder. ELLE est en train d'avaler une tartine de marmelade d'orange en regardant par la fenêtre. De la même marmelade d'orange dont je me souviens parfaitement avoir balancé le pot par la même fenêtre hier. En fait je n'ai pas jeté à proprement parler le pot de marmelade d'orange par la fenêtre, simplement il était dans le frigo avec d'autres trucs quand je l'ai fait basculer par-dessus la rambarde pour voir ce que ça fait 25 kilos d'électroménager contre un trottoir tout neuf. C'est le trottoir qu'a gagné. ELLE scrute le relief de sa tranche de pain orangée comme si elle pouvait y lire l'avenir et relève ses grands yeux tristes sur moi. ELLE a vu quelque chose qui ne lui plaisait pas. Maintenant, à savoir si c'est son futur dans la sculpture de son petit-déjeuner ou bien ma gueule…

Tout a commencé comme ça… hier. En avalant son petit-déjeuner elle s'est mise à me regarder bizarrement, elle a penché la tête sur le côté comme pour parler à un clébard et elle m'a expliqué sans fioritures qu'elle allait se tirer. Qu'ELLE n'en pouvait plus de jouer la comédie, qu'ELLE avait fini par comprendre qu'entre ELLE et moi c'était une impasse, qu'ELLE avait régulièrement des aventures. ELLE m'a tout vomi sur la tête comme un chat qui régurgite ses poils. Je dois reconnaître qu'ELLE a été honnête. ELLE ne m'a rien caché.

Mais tout ça c'était…hier.

Nous ne sommes pas hier, nous sommes aujourd'hui. Et soit je suis devenu complètement schizo, soit un Leprechaun me joue un mauvais tour. Le fait que je sois actuellement en train de creuser un tunnel dans le mur à coup de cafetière orienterait un observateur extérieur et neutre vers la première solution. Mais s'il y avait un observateur extérieur et neutre dans la pièce, je lui mettrais des coups de cafetière dans la gueule pour me défouler. ELLE hurle. Je la comprends. Je viens quand même de péter un bijou de technologie hors de prix en dessinant la Mer de la Tranquillité dans le plâtre de la cuisine. On serait énervé pour moins que ça. Je ne suis pas quelqu'un de violent. Enfin je n'étais pas quelqu'un de violent avant qu'ELLE ne me plante symboliquement un couteau à beurre dans l'aorte. Hier. Parce que si je pète un câble, enfin si je repète un câble (je suis un peu confus), c'est tout de même parce que tout ça c'est déjà produit hier. Comme un mauvais film de série B où le héros est prisonnier de la même journée et où il doit faire quelque chose de bien précis pour s'en sortir. Généralement c'est gagner le cœur de la fille, en tout cas pas éclater le mobilier à coup de bougeoir (comme je l'ai déjà fait, hier). ELLE a arrêté de hurler. Je me calme un peu moi aussi. Et je réfléchis. Peut être que j'ai une chance. Une chance de la persuader de ne pas partir, une chance de la convaincre que même si on ne couche plus ensemble… une opportunité de la faire changer d'avis quant à la médiocrité de ce que je suis, un moyen de lui expliquer qu'ELLE et moi c'est pour toujours, en essayant de me persuader moi-même que ce n'est pas dans le sens où c'est impossible pour toujours et depuis toujours. Mais depuis le temps, tout ce que j'ai pu faire n'a jamais rien changé. Comment ça s'est passé hier ? Elle m'a balancé son laïus sur la vacuité de notre relation, j'ai eu une absence d'une demi-heure le temps de tout digérer et quand j'ai émergé, elle était partie. Elle a disparu en emportant une myriade de petites choses dans toute la maison et en tirant les tréteaux de mon équilibre mental. Je suis rapidement passé à l'étape " destruction massive " et ce qu'il restait de mon appartement, tout ce qu'elle n'avait pas emporté avec elle, est passé à la broyeuse en moins de deux heures. Tout ce qu'elle n'avait pas emporté avec elle, y compris moi. J'ai bien aimé quand le frigo a explosé sous la fenêtre de la cuisine. C'était joli. C'était joli mais ça manquait de couleur. Alors j'ai fermé les yeux, j'ai pris une grande inspiration, j'ai fait une cabriole et j'ai rajouté du rouge partout dans la rue. Mais tout ça c'était…


…hier. Oui, c'est bien ça, c'était hier. Je me suis levée, IL était là, en train de préparer le petit-déjeuner, de faire tourner cette cafetière dont IL est tellement fier. Je ne sais pas pourquoi mais c'est en regardant ma tranche de pain que j'ai décidé de lui dire tout ce que j'avais sur le cœur. De lui expliquer qu'IL n'était pas l'homme de ma vie et tout le reste. Ca lui a fait un choc. IL est resté coincé une bonne demi-heure. Par lâcheté, j'en ai profité pour partir. J'ai pris tout ce qui me tenait un peu à cœur dans la maison et je me suis sauvée. Finalement je me suis retrouvée toute seule dans la rue avec mes gros sacs et je suis allée dans un hôtel sordide. Là bas, je me suis aperçue que toutes les choses que j'avais emmenées avec moi étaient liées à notre histoire. N'importe quelle petite cuillère tordue... Ce que j'ai compris à ce moment là, c'est qu'IL était l'homme de ma vie, que c'était pour toujours, mais dans le sens où c'était impossible pour toujours et depuis toujours. Je pense que je n'ai pas très bien pris la chose. Si je dis ça c'est parce que quelques minutes après avoir réalisé tout ça, j'entamais mes poignets dans la salle de bain avec un rasoir à moitié pourri que j'avais pris sans savoir pourquoi. C'était ça que je voulais lui dire avant qu'il ne commence à fracasser la cafetière contre le mur. Que j'avais commis un péché mortel et que j'étais coincé en enfer. Condamnée à revivre cette sale journée sans jamais pouvoir rien y changer.

Que je suis à perpétuité… Hier.

R.P