Je suis
Gulliver et je ne vois autour de moi qu'une bande de lilliputiens qui
tentent d'ajuster une cravate à mon cou.
Pourtant, j'en suis sûr, j'ai des aptitudes littéraires. Je le sais.
J'aime lire. Je pourrais être un écrivain. Ils ont tous ri. C'était
dans la salle de repos, ce matin à l'heure de la pause-café.
"-Mais Patrice, t'es pas foutu de nous pondre une note en bon français
et tu voudrais nous écrire un roman. Tu te prépares des nuits blanches,
mon gars."
Ils riaient tous en sortant.
Je sais que j'en suis capable. Et va pour les nuits blanches. Et dès
ce soir, dès cette nuit.
Café serré,
cigarettes, papier, stylo, je suis prêt, c'est parti. Je couche les
premiers mots sur la feuille : "Longtemps je me suis couché de bonne
heure.". Pas mal pour un début, on attends un récit derrière tout ça,
une épopée, du changement, des regrets, une vie quoi. Mais c'est déjà
pris. Merde. Pas grave, réfléchir, trouver. Le début, c'est le plus
dur, la première phrase surtout.
Il est
déjà deux heures du mat'. Je me verse un autre café. Un poème. Je pourrais
bien écrire un poème. La poésie, c'est plaisant.
"Bill Carlton enfonça le canon de son flingue dans la bouche de l'indic."
Pas mal. La poésie , c'est pas mon truc de toute façon. Moi, c'est le
polar, je le sens. Le polar noir, bien juteux. Tiens, ça me fait penser
que je prendrais bien un café. Cigarette. Un autre café. C'est de l'arabica
de Colombie. Saveur corsée. C'était écrit sur le paquet. J'l'aime bien.
Jamais de sucre. Ca gâche tout. Ca épaissit, ça tapisse la langue tel
un sirop écœurant. Non, je le préfère nature, parfois serré, parfois
très léger, à l'américaine. J'en bois alors des litres.
Cinq heures
trente. Toujours pas une ligne. Peut-être devrais-je écrire un guide
sur le café. Avec tout ce que je bois, j'ai des références. Je suis
trop crevé en tout cas pour commencer maintenant. On verra ça demain.
La nuit prochaine. Celle-ci est partie.
Hier soir, j'aurais du me coucher de bonne heure.
Pas mal pour une première phrase…
JC.
L