antidata n°10 - la veille



 

 

Je suis Gulliver et je ne vois autour de moi qu'une bande de lilliputiens qui tentent d'ajuster une cravate à mon cou.
Pourtant, j'en suis sûr, j'ai des aptitudes littéraires. Je le sais. J'aime lire. Je pourrais être un écrivain. Ils ont tous ri. C'était dans la salle de repos, ce matin à l'heure de la pause-café.
"-Mais Patrice, t'es pas foutu de nous pondre une note en bon français et tu voudrais nous écrire un roman. Tu te prépares des nuits blanches, mon gars."
Ils riaient tous en sortant.
Je sais que j'en suis capable. Et va pour les nuits blanches. Et dès ce soir, dès cette nuit.

Café serré, cigarettes, papier, stylo, je suis prêt, c'est parti. Je couche les premiers mots sur la feuille : "Longtemps je me suis couché de bonne heure.". Pas mal pour un début, on attends un récit derrière tout ça, une épopée, du changement, des regrets, une vie quoi. Mais c'est déjà pris. Merde. Pas grave, réfléchir, trouver. Le début, c'est le plus dur, la première phrase surtout.

Il est déjà deux heures du mat'. Je me verse un autre café. Un poème. Je pourrais bien écrire un poème. La poésie, c'est plaisant.
"Bill Carlton enfonça le canon de son flingue dans la bouche de l'indic."
Pas mal. La poésie , c'est pas mon truc de toute façon. Moi, c'est le polar, je le sens. Le polar noir, bien juteux. Tiens, ça me fait penser que je prendrais bien un café. Cigarette. Un autre café. C'est de l'arabica de Colombie. Saveur corsée. C'était écrit sur le paquet. J'l'aime bien. Jamais de sucre. Ca gâche tout. Ca épaissit, ça tapisse la langue tel un sirop écœurant. Non, je le préfère nature, parfois serré, parfois très léger, à l'américaine. J'en bois alors des litres.

Cinq heures trente. Toujours pas une ligne. Peut-être devrais-je écrire un guide sur le café. Avec tout ce que je bois, j'ai des références. Je suis trop crevé en tout cas pour commencer maintenant. On verra ça demain. La nuit prochaine. Celle-ci est partie.
Hier soir, j'aurais du me coucher de bonne heure.
Pas mal pour une première phrase…

JC. L