antidata n°10 - la veille



 

 

Entretien d'embauche

- Vous connaissez la belle formule d'André Breton : "J'aimerai que ma vie soit une chanson de veilleur. Indépendamment de ce qui arrive, n'arrive pas, c'est la vigilance qui compte".

- La vigilance? Ce n'est pas plutôt l'attente?

- J'avoue avoir développé sa pensée en l'adaptant à l'époque actuelle. Vous me concéderez que l'attente n'est plus de rigueur. L'attentisme représente même, aux fonctions auxquelles vous postulez, ce qu'il faut éviter à tout prix.

- Je ne crois pas que Breton ai prôné l'attentisme, bien que...

- Laissons Breton où il est. Parlons plutôt de vous. Je lis sur votre CV que vous avez été gardien de phare.

- Un métier de veille.

- Oui, mais plutôt statique.

- Evidemment le phare est statique. La confiance des marins est à ce prix.

- Le dynamisme et la mobilité, eux, n'ont pas de prix. Permettez moi de douter que vos années de veille au sommet d'un phare immobile sur son caillou vous aient si bien armé pour un travail de veille technologique au sein d'une entreprise comme la nôtre.

- Ce sont certainement deux métiers différents. Mais en somme, il s'agit, dans les deux cas, de tenir à l'oeil tous les mouvements qui surviennent dans le secteur concerné.
Baliser. Surveiller. Alerter.

- Peut-être, mais cher monsieur, nous restons là dans la littérature. Je peux vous garantir qu'André Breton n'a jamais travaillé dans le secteur du caramel mou, sinon il n'aurait pas dit ce que vous croyez qu'il a dit. Dans la branche du caramel mou la concurrence est sauvage, il faut sans cesse innover pour produire un caramel mou plus mou, mais pas trop mou quand même, tout ça avec une marge de manoeuvre considérablement étroite, coincés que nous sommes entre le caramel dur sur notre flanc droit, et le shamalow sur notre aile gauche. Ces réalités économiques nous interdisent de perdre notre temps en considérations surréalistes sur les phares bretons.

- Un peu de pulpe de pruneau dans les caramels, pourrait justement...

- Je crois qu'il est inutile d'aller plus loin.

- Mais j'allais vous soumettre une innovation technologique majeure, pour ramollir...

- Dites-moi, dites-moi...

- Oui?

- Dites-moi plutôt ce qu'a dit exactement André Breton.

- Si ma mémoire est bonne, il a écrit : "J'aimerais que ma vie ne laissât après elle d'autre murmure que celui d'une chanson de guetteur, une chanson pour tromper l'attente. Indépendamment de ce qui arrive, n'arrive pas, c'est l'attente qui est magnifique".


O.S