C'est tombé
comme une gifle mais je m'y attendais. Dix ans. Dix piges derrière
les barreaux. 3650 jours et autant de putains de nuit à respirer
l'odeur fétide de tous ces loquedus.
Dix piges pour avoir débarrassé la planète d'un
tordu moins rapide que moi.
Un flic aurait touché une médaille pour avoir dégommé
Djamel le Libyen, grand fournisseur de came et de filles devant l'Eternel.
Faut dire que c'était mon septième. Mais attention, rien
que des règlements entre truands. Sur la tête de ma fille
j'ai jamais fait un braquage en étant enfouraillé.
Ses copains ont applaudi la sentence. Bande d'enflés ! attendez
que je ressorte. Mes potes ont piqué du nez vers le plancher.
Pouvaient pas affronter mon regard.
Ils allaient se la faire belle durant ces dix piges et ils avaient honte.
La tôle,
c'est une succession de portes et de grilles qui claquent à vous
faire remonter le coeur, comme si les matons prenaient plaisir à
ce bruit ignoble qui vous soustrait à la vie.
Et leurs talons qui cognent et leurs bâtons qui jouent de la mandoline
sur les barreaux. Et leurs beuglements qui répondent aux nôtres,
et leurs insultes grasses comme des paquets de morve qu'on vous balance
à la gueule. Jamais une seconde de silence en tôle.
Centrale d'Epernon, division B, proche de la C où l'on enferme
les pointeurs et tous ceux qui pensent avec leurs couilles.
Pas bien vu ces mecs.
Deux dans la cellule. Ici on mélange pas les torchons avec les
serviettes.
Ceux qui ont du sang sur les mains sont jamais plus de deux. Un pour
surveiller l'autre ou le balancer.
Les autres, les demi-sel, peuvent être une demi-douzaine à
se bousculer dans douze mètres carrés avec un seul chiotte.
Quand je débarque la cellule est déjà occupée
par un yougo. Pas content du voisinage le gus. Pour tenir, vaut mieux
être seul chez soi.
- Salut.
Il répond pas, se replonge dans son journal de cul. Je balance
mon gourbi sur la couchette du haut. La couvrante est tâchée,
faudra que je cantine vite.
Et c'est la promenade. Clés, grilles, hurlements, pas cadencés.
On me regarde. Me soupèse. Examen de passage. On sait qui je
suis et pourquoi je suis là. Les nouvelles vont vite. Dans la
division E il y a quelques copains du Libyen. On m'a prévenu.
Le chef maton s'approche. Son blair se colle presque au mien.
- Conrad, on sait qui t'es. Un salaud de flingueur. J'te préviens
tu seras pas en vacances ici.
Je moufte pas. Essaye de ne pas respirer son haleine de buveur de Kro
qui aimerait l'ail.
- Crois pas qu'tu f'ras la loi parce que tu crois qu't'es un caïd.
y'a qu'un caïd ici, c'est moi.
Je regarde ailleurs. Dans mon passé. Ce passé qui m'a
amené ici.
J'étais sur la Côte, avec mes potes. Cyril de la Ciotat,
Paul et Christian de la Seyne. À nous quatre on abattait du boulot.
Casses, rackets, trafic de cigarettes, maquillage de voitures volées.
On touchait pas aux filles ni à la came. Question de réseaux.
Quand t'es bien dans ta spécialité, pourquoi changer ?
Se ramènent les Libyens et les Marrocos. Putains de gus ! eux,
c'est des spécialistes en tout. On leur fait de l'ombre. Ils
attendent à quatre Christian et le flinguent à bout touchant
quand il sort de chez sa femme.
Il a juste le temps de me balancer le nom de Djamel avant de se vider.
Je lui ferme les yeux et je cherche Djamel. Je le trouve chez Moussa,
un cantinier qui leur fait la bouffe.
- Sors, je lui dis.
Il se marre et me tourne le dos comme si j'étais une merde.
- Sors, que je lui redis.
Il me retapisse par dessus son épaule et dis quelque chose en
arabe à un de ses potes qui se marre bruyamment.
Moi j'ai devant les yeux mon copain Christian qu'on aurait dit peint
à la teinture rouge tellement ça pissait de partout. Il
y avait pas un centimètre de peau qu'était propre. Ils
l'avaient troué au .38, mon poteau.
Alors j'ai sorti mon flingue et j'ai vidé mon chargeur sur Djamel.
Et Djamel il sautait comme si je lui donnais des coups de pied dans
le cul, mais lui aussi se peignait en rouge. Et quand il est tombé
il a laissé une sacrée traînée le long du
comptoir et sur le lino.
Les autres n'ont pas bronché. Ou ils n'étaient pas chargés,
ce qui m'étonnerait, ou ils avaient la tremblote.
C'est une chose de cogner sur une fille à coups de crosse ou
de cutter, et faire face à un mec qu'a un .357 et le regard allumé.
Toujours est-il que je me suis tiré fissa et je me suis planqué
pendant deux mois. Les flics m'auraient jamais retrouvé si je
n'avais pas été balancé.
Le Yougo a égorgé un Albanais ou un Kosovar ou je ne sais
quoi. Il veut faire croire qu'il est là par erreur parce que
son crime est politique. Il me prend pour un cave. Les autres m'ont
dit qu'il faisait dans le trafic de plutonium et qu'il avait repassé
l'Albanais parce qu'il l'avait doublé.
Mon baveux est venu au parloir, sapé comme un lord selon son
habitude. Moi aussi j'aimais être bien habillé quand j'étais
dehors. Le fric que j'ai pu balancer dans mes fringues. Des costards
anglais, des limaces italiennes brodées à mes initiales,
et mes pompes fabriquées à la main par un bottier de Savone
qui avaient mes mesures. Je lui faxai le modèle et il me les
envoyait. Des gants.
- J'ai fait appel.
Il a les cheveux argentés et ressemble vaguement à Charles
Boyer.
- De toute façon j'ai parlé au juge. Si vous vous tenez
bien vous ne ferez pas cinq ans.
Ah bon ? cinq ans pour avoir descendu un salaud ?
- Vous savez comment je serai dans cinq ans, maître ?
- Comme maintenant avec quelques kilos en plus, réplique-t-il.
C'est vrai qu'on grossit en prison. La bouffe et l'inactivité.
Encore moi, je peux cantiner et éviter de manger leur ragougnasse.
Mais l'ennui. Ces journées que tu reconnais plus, comme les spéléolos
plongés sans lumière dans une grotte.
Bon, je ne vais pas me plaindre. Si je suis là c'est pas par
hasard.
Lundi.
(sans date). Bagarre dans les douches entre les Arabes et les Gitans.
Un mort, un blessé grave. Les matons font comme s'ils n'avaient
rien vu. N'empêche que Rochard, le chef-mat', a été
convoqué chez le dirlo et s'est fait sonner les cloches. On rigole
plus à l'administration sur ce genre "d'incident "
J'ai décidé de tenir un journal de bord pour passer le
temps mais c'est moins facile que je le pensais.
Ça fait un an que je suis là et j'ai déjà
changé deux fois de colocataire. Le nouveau doit être un
peu pédé, je fais gaffe.
J'ai oublié de signaler que je me suis fait accrocher à
la promenade par deux biques, copains de Djamel. On s'est tous retrouvés
à l'infirmerie et j'ai demandé a être transféré.
Balpot. Le dirlo m'a envoyé chier. Si y'a un mort faudra pas
qu'il se plaigne. En attendant je me montre prudent.
Paul et venu me visiter et me rassurer sur mes affaires. Mon oseille
est sous bonne garde et je sais que je le retrouverai en sortant. Merci
les potes.
Deux ans
plus tard. J'ai pas tenu ce que je m'étais promis. Je n'ai pas
pu faire mon journal. Quoi raconter ? Tout est toujours pareil ici.
Les seuls événements c'est les castagnes, mais quand t'en
vois une, t'en vois dix.
La semaine dernière, ou c'était le mois d'avant, je sais
pas, je m'accroche avec un mec sur la question de la peine de mort.
Le type, était contre, of course, il avait zigouillé sa
daronne et ses deux mômes à coups de ciseaux à bois.
Il était ébéniste dans le civil.
Vingt-deux ans, dont dix-huit incompressibles. Chez les Ricains, ça
faisait pas un pli, on le branchait. Moi je marronne en disant que c'était
pas tellement cher payé et qu'ici on devenait plutôt laxe
sur le sujet. Castagne. 14 points de suture pour le mec, et moi convoqué
chez le dirlo avant descente au mitard.
- C'est vous Conrad qui êtes pour la peine de mort ? me bonnit
le gus un sourire aux lèvres. C'est vrai que vous en avez fait
l'usage quelque fois.
Je moufte pas. J'ai 15 jours de gnouf au moins, j'ai pas envie de rallonger.
Mais l'autre continue.
- Ça ne vous semble pas barbare comme procédé ?
Vous vous imaginez votre sympathique tête dans un panier de son
?
Et il se fend la pêche avec le chef-maton.
Je suis dans une de ces périodes où je ne supporte plus
rien. Au mieux, si je me tiens totalement peinard, c'est-à-dire
que même pour péter je demande l'autorisation, je m'en
tire encore dix-huit mois. Et je peux plus. Ras le taf. Je peux plus
bouffer, je dors plus, je parle plus. C'est pour ça que j'ai
réagi comme ça avec l'ébéno. En réalité
j'en ai rien à foutre qu'il soit raccourci ou pas. Tout ce que
je veux c'est qu'on me foute la paix.
Le toubib a essayé de me bourrer de cachets. C'est la grande
solution en tôle. Manque de pot, je réagis mal, j'allergise.
T'en as qui picole n'importe quoi, ils deviennent des zombies. C'est
toujours mieux que de devenir dingue. Mais j'aime pas trop ça.
Y'a un truc qui se passe en tôle, c'est que très vite tu
peux plus supporter personne. La première fois que j'ai expérimenté
les lieux j'avais pas vingt berges et je croyais le monde à moi,
ce qui m'a permis de tenir trois ans pour un braquage qu'avait mal tourné.
Mais cette fois, c'est une de trop. Je peux plus. Alors je regarde le
dirlo et je lui dis.
- Qu'est-ce que vous me les cassez avec votre panier de son, y'a combien
de morts par an dans vos hôtels trois étoiles ? Cent fois
plus que par dame Guillotine. Ça vous fait quoi ? vos locataires
s'entretuent avec allégresse et vous détournez les yeux...alors
on arrête de charrier et de parler avec des trémolos dans
la voix. En réalité tout le monde s'en tape, et vous en
premier, mais ça fait bien de jouer les humanistes. Et quant
à l'ébéno qu'a raccourcit sa femme et ses lardons,
ça l'aurait peut-être soulagé de payer. Mais attention,
au Pays des Droits de l'Homme, on va pas patauger dans le sang. Vous
savez quoi, allez vous faire mettre !
Bingo. Quarante jours de gnouf. Je ressors à quatre pattes.
Je suis tellement mal qu'on m'a mis sous surveillance parce qu'on a
peur que je me balance dans le vide. Balance dans le vide est une façon
de parler. Parce que t'en as tellement qui l'ont fait que les escaliers
sont grillagés comme des cages à oiseaux. Mais c'est pas
difficile de se couper les veines.
J'entre et je sors de l'infirmerie, et j'ai pas une minute de solitude.
La tôle a dû atteindre son quota de crevés pour l'année
et ils ne peuvent pas se permettre de le dépasser. On leur supprimerait
leur boîte de chocolats à Noël.
Même la visite mensuelle de mes potes, même celle trimestrielle
de ma fille, m'emmerdent. Je veux crever. Et aujourd'hui avant demain.
Je sais
pas depuis combien de temps que j'ai pas ouvert ce carnet. Ce matin
je suis passé en commission pour libération anticipée
parce que ça fait deux fois que j'essaie de me faire sauter le
caisson. La réponse, je ne sais pas quand je l'aurai, mais je
m'en fous.
Je reprends
mon journal.
Hier soir, dans la cour, en revenant de charger le camion de blanchisserie,
j'entends un miaulement. Par chance, j'étais tout seul. Je cherche
des yeux d'où ça vient. Un gardien me fait signe de rappliquer,
mais moi je cherche. Et je trouve. Vous devinerez jamais. Je trouve
un chaton. Bordel, vous verriez cette petite boule de poils noirs qui
ouvre une gueule à se la décrocher et qui cherche à
s'échapper de mes mains quand je l'attrape. Ah, la garce ! J'ai
l'impression de tenir une savonnette ! le gardien accourt et me voit
avec ça dans les pognes.
- Où t'as trouvé ça ?
- Là, je lui réponds en désignant n'importe quoi.
- Elle est à qui ?
Et sans réfléchir, je dis : à moi.
Je remarque que lui aussi il a dit : elle. Et pourtant vu la taille
de la bestiole tu peux pas savoir. Mais c'est comme ça. Elle
est si jolie et si râleuse que ça peut être qu'une
fille.
- Comment ça à toi, qu'il reprend, depuis quand les mecs
ici ont des bêtes ?
Je le regarde. C'est Bardolonet, un nouveau qu'est là depuis
moins de six mois et qu'a bonne réputation. Il appartient à
je sais plus quel syndicat et je sais qu'il milite pour la dignité
des condamnés. Encore un utopiste.
- Laisse la moi, je lui dis. Elle va mourir si on s'en occupe pas.
- Et le règlement ?
- Les bêtes, ça connaît pas le règlement.
- Les bêtes, non, mais les hommes, oui.
- C'est peut-être pour ça qu'elles sont meilleures que
nous.
Je vois bien qu'il hésite. C'est la nouvelle génération
des matons. Bac plus deux. Doit lire La Croix ou le Nouvel Obs.
Il s'approche et la caresse du bout des doigts. Moi, je la tiens serrée
contre moi comme si c'étaient les joyaux de la Couronne. Je crois
que si on me la laisse pas, je vais faire un malheur.
Elle râle un peu moins et finit par se calmer et ronronner. J'ai
l'impression d'avoir un moteur contre la poitrine. Je la hume, je la
respire, je fourre ma bouche dans sa fourrure.
- Laisse-la moi, je marmonne.
- Bon, rentre, je vais voir le directeur.
- Y refusera.
- J'ai pas le choix. Comment tu veux la garder ?
- Je la cacherai.
- Dans ta cellule ? tu seras tout de suite dénoncé par
un de tes copains. Vaut mieux faire comme j'ai dis. Si t'as l'autorisation
ils oseront rien faire. Dans le cas contraire ils vont te la bouffer,
rien que pour t'emmerder.
- Je la défendrai.
- Déconne pas, Conrad, tu les connais, tes potes. Laisse moi
faire. J'essaye. Mais si je réussis pas, m'en veux pas.
- Dis-lui...dis-lui que s'il me la laisse, je penserai plus à
me la faire sauter. Je me tiendrai tranquille, je me remettrai à
travailler, il n'aura plus aucun ennui avec moi.
Il hoche la tête comme un qui comprend.
- Rentre dans ta cellule.
- Elle rentre avec moi.
- Laisse la dehors pour cette nuit.
- Non, elle va avoir peur toute seule. Je dormirai avec.
Je crois qu'il pige que je céderai pas et il a pas envie de jouer
les méchants.
- Bon, rentre, je vais voir tout de suite le directeur, mais je te promets
rien.
- Tu me laisseras plaider ma cause ?
- Tu feras comme tu voudras. Allez rentre et planque la. Va y avoir
l'appel.
Je l'ai
gardée, Nom de Dieu ! il a accepté cet enfoiré
de directeur ! j'vous dis pas les potes autour de moi ! ils n'arrêtent
pas de sortir et d'entrer dans ma cellule sous n'importe quel prétexte.
Et en même temps ils la caressent, rigolent, me charrient parce
que je suis toujours en train de la surveiller. Mais faut les voir !
Mon nouveau colocataire qui a carrément descendu un flic qui
le serrait et a une gueule d'abruti, lui a confectionné un panier
avec de l'osier et du tissu pris à l'atelier des pantoufles,
où la garce se prélasse comme une princesse. D'ailleurs,
c'est son nom. Je l'ai appelée Princesse parce que j'en avais
marre de discuter avec les gus qui donnaient chacun leur avis. En général
c'était le nom de leur gonzesse. Alors il y avait des Simone,
des Rolande, des Michèle. J'ai dis :
- Faites pas chier, elle s'appellera Princesse, et vous avez pas intérêt
à vous gourer !
Ça leur a plu en fin de compte.
Comme j'ai promis au dirlo j'ai repris le chemin des ateliers que j'avais
négligé. Il m'a même laissé revenir en mécanique.
Il me l'avait supprimé à cause des risques. Avec les outils
tu tues, ou tu peux te tuer. Je laisse Princesse dans la cellule quoique
au début je faisais pas confiance au tueur de flic que je trouvais
allumé.
Une nuit je m'était réveillé et il était
penché sur moi avec un putain de lacet à la main. Je lui
avais filé un coup de boule dans la foulée et il était
resté comme deux ronds de flan, parce que, m'avait-il expliqué,
il voulait simplement m'enlever le journal que j'avais laissé
tomber en m'endormant. Mais Princesse, il l'aime.
Pour la nourrir, comme elle est bébé, j'achète
du lait condensé au magasin. Faut la voir téter. Elle
a tout de suite pigé. Comme elle est noire comme le diable le
lait lui fait des moustaches sur le museau et moi ça me fait
hurler de rire. Les potes de la division lui apportent des trucs que
je lui donne pas parce qu'elle est trop jeune. Je lui ai quand même
filé les sardines qu'un gars lui a acheté parce qu'elles
étaient à l'huile d'olive et que c'est nourrissant.
C'est pas d'être gâtée qui lui arrange son caractère.
Ah, la garce ! même mon voisin de cellule elle l'envoie chier,
faut voir comme, quand il se radine avec des biscuits. Mademoiselle
on l'achète pas comme ça. Le maton de la division m'a
donné des conseils parce qu'il a deux chats chez lui et qu'il
sait comment les soigner.
Normalement, je devrais la faire vacciner pour éviter les maladies
du jeune âge et j'en ai parlé au directeur.
- Vous voulez que j'affrète une estafette pour l'emmener chez
le médecin, a-t-il rigolé.
- Je paierai ce qu'il faudra.
- Désolé, j'ai pas le formulaire adéquat pour commander
ça à l'administration.
- Il y a peut-être un vétérinaire parmi vos détenus...
Il a hoché la tête.
- Des médecins, oui, mais pas de veto. À croire qu'ils
sont plus réglos quand ils soignent les bêtes que les gens,
a-t-il répondu.
J'ai quand même négocié avec le maton aux chats
qu'il achète pour moi des vaccins. Le problème c'est la
seringue. Formellement interdit.
Je m'arrange avec le type qui nettoie l'infirmerie pour qu'il m'en pique
une.
- Attention, une neuve, pas qui a servie, lui ai-je recommandé.
Je veux pas que Princesse se chope une saloperie !
Il m'en a fourni une contre une bouteille de rhum et une cartouche de
cigarettes que Paul m'a apportées exprès.
Il en revient pas mon pote du changement. Il dit que j'ai rajeuni.
- Ben dit, j'ai une responsabilité maintenant !
- Comment elle s'est retrouvée là ?
- J'en sais rien. Remarque, c'est plus facile d'entrer que de sortir
ici.
- Comment tu fais pour qu'elle reste dans la cellule ?
- Elle m'attend. Quand Jean-Pierre (c'est mon colocataire) est là,
il la surveille, quand elle est seule elle se colle sur ma couchette
et elle me guette. Elle m'entend arriver du bout du couloir. Elle sait
les heures où je reviens. Quand elle me voit elle me fait la
fête comme un chien. Et je te ronronne, et je me frotte, ah c'est
bien une gonzesse !
- T'en es sûr ?
- Ben, tu sais, elle est trop jeune pour que je voie. Mais j'suis sûr
que c'est une fille.
Il se marre, Paul. Cyril voulait la voir la dernière fois où
il est venu, et ma fille aussi, mais je peux pas l'emmener au parloir.
- Tu vas la prendre avec toi, papa, quand tu sortiras ?
- Bien sûr ! Tu crois que je peux abandonner un pareil bout-chou
dans un endroit pareil ?
- Tu sors quand ?
- J'ai eu la réponse la semaine dernière. Il me reste
moins d'un an. Exactement neuf mois et dix-huit jours.
- Tu viendras vivre chez nous ?
- Chez ta maman ? Non, je vais me prendre un petit studio avec Princesse
et vous viendrez me rendre visite. Tu sais, à mon âge,
on a besoin de sa tranquillité. Mais on ne se quittera plus ma
pitchounette, je te le promets. c'est la dernière bêtise
que j'ai faite. Je vais me trouver en sortant un vrai travail, j'ai
quelques idées là-dessus.
Ça la fait sourire, ma mignonne. Elle a dix piges et ça
devient une petite jeune fille. Rien que pour elle je suis décidé
à me ranger.
La pauvre gosse, elle en a assez bavé. Sa mère et moi
on a eu de bons moments, mais c'est pas marrant d'être la femme
d'un truand. C'est comme un flic, ça n'a pas d'heure et c'est
aussi dangereux.
Fin avril, on nous annonce un changement de directeur. Tout le monde
se méfie. L'ancien, au moins, on le connaissait. En attendant
le petit nouveau ça jaspine dur dans les chaumières. Les
matons, pareil. Eux non plus n'aiment pas trop le changement.
On n'avait pas tort. Le nouveau est un technocrate à la con qui
inaugure sa carrière. Résultat, il en fait des tonnes
et resserre le règlement. Ça fait pas un pli. Grève
dans les ateliers et super chahut à la cantine et dans les coursives.
Deux jours après, suppression des visites. C'est aussitôt
la guerre. Le lendemain, interdiction de présentation aux tribunaux.
Ceux qui attendaient de passer en jugement doivent encore poireauter.
Ça commence à chauffer terrible.
Letellier, le caïd en titre de la division E, vient me trouver.
- Conrad, les gars en ont marre. Demain on fait la fiesta.
- C'est-à-dire ?
- On prend le dirlo en otage jusqu'à ce qu'il remette l'ancien
règlement.
- Eh, t'es dingue ! on va avoir toute la poulaille sur les endosses
!
- Et alors? Ça donnera l'occasion de faire du sport !
C'est la nouvelle manière. À la Centrale de Dompierre,
le mois dernier, les prisonniers ont pris les matons d'une division
en otage. Puis ils ont grimpé sur les toits et balancé
sur la flicaille tout ce qui leur tombait sous la main. Le Préfet
a envoyé une brigade de CRS parmi les plus méchants.
Ils ont enfoncé les portes, matraqué tout ce qui était
à portée, et balancé un gars par dessus les escaliers.
Résultat des courses : un mort et trente blessés. Les
meneurs ont été dispersés dans différents
établissements où on les a immédiatement collés
au mitard.
- J'suis pas pour, je dis.
- Eh Conrad, qu'est-ce qui te prend ? Tu t'es trop fait enfiler, ou
quoi ? on va pas rester sans bouger !
- Fais comme tu veux, mais sans moi.
Je vois bien qu'il est pas content le caïd. Il espérait
que les flingueurs seraient de son côté. Ça donnait
une embellie au mouvement.
- Je sors dans six mois, j'explique, j'ai pas envie de jouer les prolongations.
Il me regarde méchamment mais j'en ai rien à foutre. Je
l'ai jamais aimé Letellier. Il s'est pris sept ans pour avoir
tabassé à mort une de ses gonzesses. La pauvre môme
qui arrivait de je ne sais plus quel pays de l'Est, s'était retrouvé
à bosser sur le périph'. Un jour elle en a eu marre et
a voulu lâcher. C'est là qu'il l'a alpaguée.
- Comme tu veux, mais viens pas te plaindre après que les hommes
te regardent de travers.
- Ils me regarderont comme ils en ont envie. Moi, je bouge pas.
C'est le lendemain que ça a vraiment commencé. Les gars
ont refusé de sortir des cellules pour l'appel et les matons
se sont énervés. Ils ont tiré les types de force
et les ont alignés.
C'est à ce moment que Letellier et une demi-douzaine de ses gars
se sont déchaînés contre eux. Ils ont réussi
à les bousculer et se sont précipités vers le directeur
venu faire sa tournée d'inspection.
Je ne sais pas comment ils s'y sont pris mais ils ont réussi
à s'enfermer avec lui et le toubib à l'infirmerie.
C'est ce qu'attendaient les gars des autres divisions qui ont culbuté
leurs gardiens et se sont répandus dans la prisons en foutant
le feu partout.
Moi, et ceux qu'en étaient pas, on s'est enfermé dans
nos cellules. J'étais tout seul avec Princesse parce que Jean-Pierre
faisait partie des mutins.
Les gardiens, pris de trouille, se sont réfugiés derrière
les grilles qui condamnaient le corps central où les mecs s'en
donnaient à coeur joie. Ils étaient déchaînés.
Je savais que la veille, la gnôle-maison qui te déchirait
l'oesophage et dont je me servais pour nettoyer les chiottes, avait
généreusement circulée.
On s'est couchés, Princesse et moi, en attendant que ça
passe. Je savais ce qui allait arriver. Ceux qui faisaient les cons
étaient des jeunots pour la plupart qui n'y connaissaient que
dalle et croyaient se comporter en hommes à tout bousiller. Moi,
j'en avais déjà vu des émeutes, et mes potes aussi.
Le prisonnier n'est jamais vainqueur dans ce genre de confrontation.
Tout ce qu'il récolte c'est plus de coups et de brimades. Et
un peu plus de chaînes.
J'avais cantiné la veille parce que j'avais senti ce qui allait
se passer, et Princesse et moi on pouvait attendre tranquillement chez
nous la fin des événements.
La chatte était terrorisée par le boucan et ne quittait
pas l'échancrure de ma liquette. Ses oreilles et ses moustaches
s'agitaient dans tous les sens et je m'efforçais de la rassurer.
- T'en fais pas, ma poule, t'es à l'abri ici.
Mais je sentais bien qu'elle avait les jetons rien qu'à ses griffes
qui s'accrochaient à ma chemise. Quand le boucan devenait trop
fort, elle se recroquevillait et disparaissait à l'intérieur.
Quand ça allait mieux, elle ressortait sa petite tête et
me regardait de ses grands yeux verts.
La nouba a duré toute la journée et la nuit. De temps
en temps des types s'arrêtaient devant ma cellule pour me raconter
ce qui se passait. On était quatre dans notre couloir a pas participer.
Tous on était près de la sortie et on voulait rien gâcher.
Vers cinq heures, on a été réveillé par
une odeur de brûlé. Letellier et les autres avaient mis
le feu aux produits de l'infirmerie et ça puait l'éther.
Les mecs ça les a déchaînés et plusieurs
sont venus nous insulter parce qu'on participait pas.
- Quand tu sortiras, a menacé un des types, un Malien qui dealait
dans sa banlieue et qui dirigeait sa bande de la prison, je te la bouffe,
ta chatte.
- Si tu touches à Princesse, je t'enfonce la tête dans
le cul !
Il a encore tchatché mais les autres l'ont entraîné.
Je savais qu'il faudrait que je fasse gaffe parce que c'est très
mal vu en prison de se désolidariser. Tu passes au mieux pour
un dégonflé, au pire pour une balance ou un lèche-cul.
Mais moi, je voulais sortir à la fin de mon temps.
C'est à dix heures du mat' que les CRS ont donné l'assaut.
Ça été terrible. Les mecs étaient armés
de bouteilles et de couteaux fabriqués en atelier et qui étaient
tous ressortis. Certains avaient confectionné des cocktails molotov
et les balançaient sur les flics.
Au début ils ont tiré des grenades lacrymogènes
et après des balles en caoutchouc. Tout s'est passé très
vite à partir du moment où le directeur et le toubib ont
été délivrés.
Les CRS ont grimpé dans les étages et ont tabassé
tout le monde. Ils s'en sont pris aussi plein la gueule, et juste devant
ma cellule y en a un qui s'arrête un paveton en pleine poire.
Moi et Princesse on était planqué au fond de notre couchette
et j'avais du mal à la tenir tellement elle avait peur. Moi aussi
j'avais la trouille.
Le CRS pissait tellement le sang que ceux qui l'évacuaient pouvaient
penser qu'il était mort, quand soudain ma cellule a été
ouverte et deux types sont entrés.
Ils ont braqué leurs fusils sur nous et j'ai levé les
mains.
- J'ai rien fait, j'ai beuglé. J'suis resté enfermé
!
Pendant ce temps, Princesse, affolée, s'est dégagée
de ma chemise et a sauté par terre. Un des CRS s'est penché
et l'a attrapée par la peau du cou. Il la tenait devant lui et
l'examinait, surpris.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? qu'il a demandé.
Sa voix était assourdie par sa cagoule et je voyais pas son regard
à travers ses lunettes de protection.
- C'est rien, j'ai crié, c'est mon chat. Ne lui faites pas de
mal, je vous en supplie !
Il s'est regardé avec son copain, a regardé Princesse
qui piaillait de trouille, l'a jetée par terre et lui a écrasé
la tête avec la crosse de son arme.
Cette histoire est vieille de dix ans, maintenant, et je ne recherche
plus le CRS qui a tué Princesse. Quand il l'a fait je me suis
jeté sur lui et ses camarades m'ont retenu à leur façon
mais je voyais bien que même eux étaient choqués.
Quand je pense à mon ancienne vie, à mes années
de tôle, c'est elle qui tient la première place.
Maud Tabachnik