antidata n°10 - la veille



 

 

J'ai toujours aimé ces nuits agitées qui précèdent les départ, les évènements importants ; de ceux dont on mesure la force sur nos vies bien avant qu'ils adviennent et que l'on peut à peine contenir la veille de leur venue.
J'ai gardé de l'enfance le cœur serré à l'idée de quitter un contexte connu, ne serait-ce que pour un mois ; et sa conséquence ; l'euphorie sauvage d'aller vers l'inconnu.
C'est de ces moments qu'est né le besoin d'écrire. Cette tentative presque vaine de saisir l'instant. Cette quête désespérée d'inscrire une trace. Capturer l'émotion tout en l'exaltant. Revivre encore et encore ce moment perdu. Je détaille scrupuleusement un instant mort depuis des lustres. Je me penche sur lui comme on se suspend au dernier souffle d'un mourant. Je veille à le garder intact, même si bien sûr je le transforme sans m'en rendre compte. Je le magnifie, le perdure ; je l'exhume et l'exulte.
Je me maintiens à la lisière du temps, suspendue entre deux émotions, la cause et son effet. J'omets volontairement les raisons et les impacts connus sur ma vie pour me perdre dans cet instant où tout était possible, tout même l'impossible.
Je me maintiens à la frontière du fil que je m'apprête à lâcher et je reste dans ce lieu vierge où mes projections deviennent désirs.
J'entretiens jalousement la conscience précise de ces moments uniques où je projette une part de moi vers un ailleurs que je ne peux imaginer même si le jeu est justement là, de l'imaginer ; l'excitation est dans cette folie des hommes de toujours s'inscrire dans un futur qui semble nous échapper, malgré l'âge et l'expérience.
Je me souviens clairement des heures qui précédent les moments importants de ma vie. Les veilles de départs en vacances, les veilles d'examens, la veille du départ de ma ville natale, la veille de mon mariage, la veille de mon divorce, les veilles des naissances de mes enfants, la veille du soir où j'ai marché vers l'homme qu j'aime et bien d'autres encore.
Tous ces moments se déroulent au ralenti dans ma mémoire et j'enrage de ne pas me souvenir des vêtements que je portais, des mots que j'ai prononcés, hormis ceux décisifs. Et j'enrage de tous ces moments oubliés où je n'ai pas fait attention à la couleur du ciel, au parfum des fleurs, à la couleur des yeux de l'autre, à la douleur des autres.
Je veille maladivement sur ces seuls jours où j'étais là totalement, tous mes sens en éveil à la veille des demains effarants de bonheur ou de malheur.
Je veille sur toutes ces veilles pour venger les trois quarts restants qui composent ma vie.

V.A