antidata n°10 - la veille



 

 

" Demain est un autre jour, et…"À chaque jour suffit sa peine. Tu parles sûrement de la veille. Non, de la vieille. Arlette.
Elle a dit ça, comme ça, une connerie, une phrase toute faite. Comme elle dit toujours, Arlette, ça repose. En tous cas, c'est pas ça qui fatigue. Elle est épuisée. C'est vrai, l'ennui, ça creuse. Pourtant, Arlette c'est pas le genre à se creuser le ménage; elle dit ça, il est environ 18h. Un peu passées, peut -être. Après, elle remonte chez elle. C'est rituel. Elle est épuisée. À part sa descente au bistrot, elle n'a absolument rien fait de la journée. La veille non plus, d'ailleurs. Pareil, depuis huit mois. Rien. Rien, à part la même chose. Aux mêmes heures. À certaines heures. Comme maintenant, par exemple, à 18heures. Heure sacrée de l'apéro. Autant dire, la messe. Enfin, les vêpres. Et là, Arlette, elle est plus d'humeur à rigoler avec la gaudriole. Quand on boit, y'a des heures pour la messe. Dix huit heures heure sainte des vêpres. Et faut pas que ça traîne. Et Arlette, elle a tout un Olympe à elle, perso, qui l'attend dans la vitrine de l'église, (la nef), si on est pas trop regardant : Pastaga, le sétois, Calvador, le normand comme elle, le polonais Kirovitch et son neveu Polkagromovitch, Whisky double et son baby, P'tit blanc, P'tit rouge, p'tit coup, 'core un p'tit coup, un dernier pour la route, Portos et Aramis, leurs descendants directs, Véra Cruz et Conquistadores pour ceux qui viennent tout de suite à l'esprit quand on regarde la vitrine-bar-nef à l'heure des vêpres. Tous prêts, debouts, au garde à vous, les grands devant, cachant les petits derrière, baby, les jeunes, p'ti coup, 'core un p'tit coup, et un dernier p'tit coup, qu'effectivement, pour le moment, Arlette ne peux pas voir du tout, vu qu'elle n'a pas commencé à lever le coude et que donc la missa est pas ite, vraiment pas du tout, vu que Arlette se tient rigide comme une gargouille de Notre Dame à l'office de Noël, face à son autel, hésitant entre tout ce qui pourrait lui faire sa messe de six heures. Arlette est devenue particulièrement pieuse depuis huit mois, de sa religion, "La nouvelle bibine" et elle contemple ses icônes, hésite, les tripotent, avec amour.

Finalement, elle a commencé par se taper un petit Portos de Véra Cruz. Eh hop ! Cul sec et bouche mouillée ! Et hop Un autre Portos ! Et hop ! Pour la route, son cousin Aramis ! Et Arlette, elle ratisse large, Athos, Portos, Véra Cruz, Aramis, toute la famille jusqu'aux infos régionales. Pendant un peu, aussi.

Après, ça va mieux. Après, elle titube jusqu'à la cuisine et réchauffe son frichti. Du vieux en général, au moins de la veille. Mais la cuiller du ragoût tombe souvent à côté de la plaque. Ou plutôt sur la plaque et à côté de la casserole. Déjà que Arlette, elle a toujours détesté faire la bouffe. Et ça, même si la tambouille a été toute sa vie. Toute sa carrière. Fallait la voir à la cantoche des Cépés de l'école des Fougères de Juvisy, traîner du chariot, des charentaises des Charentes en hiver, des tongs made in China, l'été, et lever la louche sur les gamelles des mômes. Lundi, steak haché purée, mardi hachis parmentier, (avec les restes du lundi), jeudi saucisses lentilles, vendredi carré de poisson, pâtes. Pareil avec les entrées, betteraves, carottes râpées, œuf mayo, tomates molles. Que des vitamines. Parfois, du rabe.
Arlette, c'est comme ça qu'elle a appris la diététique. Y'a qu'à la regarder : trente deux ans de cantoche, et la silhouette d'un carré de poisson pané bourré aux nouilles et aux lentilles. Avec aussi, les mauvais jours, un côté viande hachée pas assez cuite. Depuis l'âge de vingt ans, le même régime. Peu d'écarts de diététique à sa gastronomie. Sauf, bien sûr, pour les grandes occasions : le mariage de sa cousine Mariette, l'enterrement de son voisin Léon. Sinon, elle n'a jamais mangé autre chose. Elle peut le jurer. La bibine, en revanche, beaucoup plus tôt. Au biberon. Ça a commencé par le calva dans le biberon.
"Les parents boivent, les enfants trinquent". Elle l'a appris très jeune, celui-là. C'est son autre dicton qu'elle dit toujours, comme un lèche-motiv. Qu'on s'y attende ou pas, comme ça, au déboîté. Arlette, c'est sa façon à elle de s'inscrire dans le grand roman de la vie. Surtout la sienne, la messe, le bistrot, ses bouteilles, sa vie, où, contre toute attente, il faut bien finir par écrire quelque chose quelque part, s'inscrire sur quelque chose quelque part. Depuis toute petite, Arlette est bourrée d'habitudes, et ce qui lui évite le moindre effort d'imagination. C'est comme ses phrases toutes faites : ça repose. Alors, voilà. C'est comme ça depuis le biberon, les boutanches et les habitudes, ça l'occupe.
Arlette est restée dans l'enfance toute sa vie; elle est passée du biberon à la maternelle, et après, elle a, pour ainsi dire, plus grandi, enfin, ni dans sa tête, ni dans sa vie. Elle a fait carrière à l'école primaire des Fougères à Juvisy. Trente deux ans de maison ! Jusqu'à il y a huit mois. Jusqu'à son licenciement. Abusif, bien sûr.
A chaque jour suffit sa peine. Les parents boivent, les enfants trinquent, voilà !
Arlette a été virée pour faute grave. Ébriété répétée sur son lieu de travail. Licenciement sec. Cul sec. Dans le cul, la veille ! La vieille !
Ça durait depuis des mois. Peut-être bien, des années.
Elle arrivait raide paquetée de la semoule à son boulot. Alors, le chariot valsait d'une allée sur l'autre, elle oubliait un môme dans la première rangée, un autre dans la suivante, le môme gueulait, j'ai faim, tu pues du cul ou tu pues de la gueule, alors c'est remonté jusqu'à la direction, premier avertissement, les parents, trop tard, ça peut vraiment plus durer une cantinière - mais on dit femme de service - torchée toute la journée, on ne peut plus vous garder, et vu votre état, votre expérience et votre âge vous ne trouverez jamais de boulot ailleurs.
Et hop !
Virée comme une malpropre, sans indemnité, rien. Alors, Arlette, les bulles qui pétillent lui sont montées à l'écume des naseaux. Elle est allée voir les Prud'hommes, et c'est hier, veille d'aujourd'hui, qu'elle est passée au Tribunal.
Arlette, pour l'occasion, elle est arrivée sur son 51. Pétée comme un cheville après un triple axel. Malgré la sympathie prud'homale à l'employé, la solidarité féminine de la présidente à la femelle, Arlette était impraticable et indéfendable. Elle fouettait le grand large avec son haleine de cormoran et son discours titubait à la barre, autant que ses chasses fortement étuvés par le taux vigoureux et élevé du Capitaine Alcoolémie. Tout ça ne tenait pas la route. Ni la mer. Elle a été condamnée à pas toucher un centime d'indemnité. Arlette est sortie de là bouleversée comme une figue écrasée par la chaleur de l'été.

Il lui reste encore trois ans avant de toucher la retraite. En attendant, y'a la messe et les vêpres, et elle va s'y coller tous les jours que le bon Dieu fait, comme on dit toujours dans les films en V.F.. La manche devant l'église le dimanche. Avec les moyens du bord. Demain est un autre jour, se dit Arlette en sautant dans le bus, d'un mollet bien rond… mais gaillard.

Eliane K.ARAV (Biographie)