J'ai du
dormir sur le sable. C'est le calme soudain qui m'a réveillé.
Quand les lumières des bars se sont éteintes, quand seuls
les lampadaires sont restés pour éclairer la plage désertée,
je suis sorti du sommeil qui m'avait surpris vers la fin de l'après
midi.
Hier encore,
je courrais tout mon saoul sur ce sable et sautait dans les vagues de
Saint-Palais sur Mer. Mes parents, bienveillants, gardaient un il
sur moi. A intervalles réguliers, ma mère m'appelait pour
me tartiner de crème. Protectrice. Je demandais chaque fois si
c'était l'heure de goûter. "Pas encore mon chéri,
retourne jouer", me répondait-elle. Je le savais. J'espérais
seulement grappiller quelques minutes, comme la veille, comme tous les
jours précédents depuis le début des vacances.
Hier encore,
je courrais tout mon saoul sur ce sable et sautait dans les vagues de
Saint-Palais sur Mer. Ma femme m'ignorait, ostensiblement. Tout ça
parce qu'elle m'avait surpris en train de me faire un cinq contre un
sous la douche. Jamais rassasié. A intervalles réguliers,
je venais la voir et lui demandais si elle m'avait pardonné.
"Pas encore mon chéri, retourne jouer", me répondait-elle.
Je m'en doutais bien. Ma femme ne pouvait pas comprendre. Même
ma mère avait été choquée elle aussi. C'était
pourtant normal pour un adolescent d'envoyer sa progéniture chez
la blanchisseuse. Mais chaque fois, au matin, elle gueulait en faisant
mon lit.
Ma bouteille
à la main, je laisse derrière moi la cité balnéaire
au charme désuet. En fermant les yeux très fort, on parvient
à faire disparaître les immeubles modernes que les investisseurs
immobiliers ont posés là sans doute pour gâcher
mes meilleurs souvenirs. Ma bouteille à la main, je marche vers
l'océan et mets les pieds dans l'eau. Sa fraîcheur me sort
de la torpeur. J'avance doucement dans le ressac, me dirige à
pas lents vers le milieu de la baie. L'eau me paraît plus froide
encore quand elle plaque mon pantalon. Ca me fait mal aux couilles.
Je quitte mon manteau que j'abandonne aux flots. Il m'empêche
d'avancer librement. Arrivé au centre de la baie, je pivote et
me retrouve face au rivage, tournant ainsi le dos au large. J'ai de
l'eau jusqu'aux aisselles et ne sent plus mon corps. D'ici je la vois
mieux la plage de mon enfance.
Le soleil
brille fort et mord aux épaules les baigneurs. Le manège
sur la gauche et sa musique lancinante, la grande maison à colombages
qui éveillait notre imagination à la frayeur. Mes parents
au milieu de ce tableau parfait, lisant tout en gardant un il
sur moi. Ma mère me fait signe, c'est l'heure de la tartine,
de crème solaire ou de Nutella. Pas très loin de là,
un drap de bain abandonné. Ma femme n'est plus là. Ca
fait six mois déjà.
Je regarde
ma montre. Il est bien tard. C'était pourtant hier. Je pousse
sur mes pieds une dernière fois et me laisse flotter en écartant
les bras. Je regarde le ciel et les étoiles de décembre.
Il y en avait plus, avant. Il y en avait plus dans mon souvenir en tout
cas.
Je dérive, lentement, le froid gagnant, et lâche ma bouteille
à la mer. J'ai perdu pied, gagné l'éternité.
L'éternité
et un jour. Car putain, il fait froid. Faut vraiment être bourré
pour vouloir se suicider en hiver en se jetant à l'eau. Mais
quel branleur je fais! Revenu sur le sable, le froid se fait plus dur.
Est-ce à cause de lui que je bande? Mais la tête me tourne
et je perds connaissance. Je sens pourtant cet érection, une
véritable barre à mine. Une femme m'embrasse, me ramène
à la vie. Elle a mauvaise haleine et une grosse moustache. Son
casque chromé me renvoie le reflet des gyrophares du camion des
pompiers.
"C'est
bon chef, il est revenu à lui, on peut le faire partir pour l'hôpital.
Ha le salaud, il a pas tété que de la glace!"
JC. L