antidata n°10 - la veille



 

 

J'ai du dormir sur le sable. C'est le calme soudain qui m'a réveillé. Quand les lumières des bars se sont éteintes, quand seuls les lampadaires sont restés pour éclairer la plage désertée, je suis sorti du sommeil qui m'avait surpris vers la fin de l'après midi.

Hier encore, je courrais tout mon saoul sur ce sable et sautait dans les vagues de Saint-Palais sur Mer. Mes parents, bienveillants, gardaient un œil sur moi. A intervalles réguliers, ma mère m'appelait pour me tartiner de crème. Protectrice. Je demandais chaque fois si c'était l'heure de goûter. "Pas encore mon chéri, retourne jouer", me répondait-elle. Je le savais. J'espérais seulement grappiller quelques minutes, comme la veille, comme tous les jours précédents depuis le début des vacances.

Hier encore, je courrais tout mon saoul sur ce sable et sautait dans les vagues de Saint-Palais sur Mer. Ma femme m'ignorait, ostensiblement. Tout ça parce qu'elle m'avait surpris en train de me faire un cinq contre un sous la douche. Jamais rassasié. A intervalles réguliers, je venais la voir et lui demandais si elle m'avait pardonné. "Pas encore mon chéri, retourne jouer", me répondait-elle. Je m'en doutais bien. Ma femme ne pouvait pas comprendre. Même ma mère avait été choquée elle aussi. C'était pourtant normal pour un adolescent d'envoyer sa progéniture chez la blanchisseuse. Mais chaque fois, au matin, elle gueulait en faisant mon lit.

Ma bouteille à la main, je laisse derrière moi la cité balnéaire au charme désuet. En fermant les yeux très fort, on parvient à faire disparaître les immeubles modernes que les investisseurs immobiliers ont posés là sans doute pour gâcher mes meilleurs souvenirs. Ma bouteille à la main, je marche vers l'océan et mets les pieds dans l'eau. Sa fraîcheur me sort de la torpeur. J'avance doucement dans le ressac, me dirige à pas lents vers le milieu de la baie. L'eau me paraît plus froide encore quand elle plaque mon pantalon. Ca me fait mal aux couilles. Je quitte mon manteau que j'abandonne aux flots. Il m'empêche d'avancer librement. Arrivé au centre de la baie, je pivote et me retrouve face au rivage, tournant ainsi le dos au large. J'ai de l'eau jusqu'aux aisselles et ne sent plus mon corps. D'ici je la vois mieux la plage de mon enfance.

Le soleil brille fort et mord aux épaules les baigneurs. Le manège sur la gauche et sa musique lancinante, la grande maison à colombages qui éveillait notre imagination à la frayeur. Mes parents au milieu de ce tableau parfait, lisant tout en gardant un œil sur moi. Ma mère me fait signe, c'est l'heure de la tartine, de crème solaire ou de Nutella. Pas très loin de là, un drap de bain abandonné. Ma femme n'est plus là. Ca fait six mois déjà.

Je regarde ma montre. Il est bien tard. C'était pourtant hier. Je pousse sur mes pieds une dernière fois et me laisse flotter en écartant les bras. Je regarde le ciel et les étoiles de décembre. Il y en avait plus, avant. Il y en avait plus dans mon souvenir en tout cas.
Je dérive, lentement, le froid gagnant, et lâche ma bouteille à la mer. J'ai perdu pied, gagné l'éternité.

L'éternité et un jour. Car putain, il fait froid. Faut vraiment être bourré pour vouloir se suicider en hiver en se jetant à l'eau. Mais quel branleur je fais! Revenu sur le sable, le froid se fait plus dur. Est-ce à cause de lui que je bande? Mais la tête me tourne et je perds connaissance. Je sens pourtant cet érection, une véritable barre à mine. Une femme m'embrasse, me ramène à la vie. Elle a mauvaise haleine et une grosse moustache. Son casque chromé me renvoie le reflet des gyrophares du camion des pompiers.

"C'est bon chef, il est revenu à lui, on peut le faire partir pour l'hôpital. Ha le salaud, il a pas tété que de la glace!"

JC. L