C'est la
tuile. Ce qu'il peut arriver de pire. La privation de mon désir.
Quelque chose d'abominable qui me met dans un état catastrophique,
entre le caprice et la colère froide. Je n'y connais rien en
télécommunications mais cela ne doit pas être bien
sorcier d'émettre un signal et de s'assurer qu'il arrive à
bon port. N'empêche que depuis hier en fin de matinée mon
terminal numérique débloque. Ma chaîne adorée
affiche obstinément un écran noir et la même séquence
tirée d'un film-catastrophe passe en boucle sur les autres chaînes.
Le phénomène s'est produit au moment pile où quatre
hommes allaient être libérés de leurs tourments
sous l'action cinétique d'Ovidie. Je ne doutai pas un instant
que les trois compères lovés dans les creux de la philosophe
des boudoirs, surnom de la belle et titre du film, arriveraient à
leur fin (le film était dans la boîte), qu'un heureux dénouement
les ferait tous trembler d'émotion, jambes flageolantes et picotements
violets au niveau des reins, que tout cela serait conclu dans une frénésie
de membres, dans une effusion de larmes ; mais moi, je restai là,
idiot, ne sachant plus que faire de mon engin, qui se dégonflait
dans ma main ainsi qu'un poisson rouge resté trop longtemps hors
de l'eau.
Je bidouillai les boutons du téléviseurs en fulminant.
Nada. Le noir complet. Tout en enfilant un slip je vitupérai
le monde, soupçonnai un coup tordu du C.S.A ou des familles catholiques,
voire des anarchistes. Ou alors, un missile d'origine inconnue avait
réduit le satellite (soit plusieurs milliards d'années
d'évolution et quelques millions de dollars en miettes). La réalité
devait être plus triste : le technicien chargé de veiller
à la maintenance s'était endormi sur la console.
Ovidie est l'aboutissement du phantasme masculin. Le bastion qu'il restait
à franchir pour que l'esprit et la jouissance se mêlent
en un continuum de satisfaction permanente, d'ardeur inexprimable et
de tristesse infinie. L'actrice/réalisatrice revendique un cinéma
porno nouvelle mouture, filmé à travers un objectif féminin.
La vision de la femme dans le cinéma porno, voilà un sujet
suffisamment ambiguë pour donner du grain à moudre à
des générations d'historiens du cinéma. Mieux que
de mettre en scène des dominatrices encagoulées et surbottées
maniant le fouet avec la douceur d'un dompteur de fauves, les producteurs
avaient eu le génie de permettre à une femme de passer
de l'autre côté de la caméra. Il y avait beaucoup
de flan dans cette position, mais il est parfois juteux de bousculer
les traditions. La vision de la femme devait servir l'imagination des
hommes, leur faciliter l'accès à une félicité
nouvelle. Le visage ovale d'Ovidie, sa bouche ovale, son sexe ovale,
son anus ovale. Une femme ovale de partout. L'herméneutique d'Ovidie
passe par l'interprétation de l'ovale.
La mienne, d'imagination, s'était fondue dans un écran
noir avant mon propre anéantissement. Une douche glacée
m'aurait apporté un apaisement certain, mais j'avais espoir de
raviver la passion qui frétillait dans ma main.
J'avais trituré la télécommande. La même
séquence passait en boucle sur toutes les chaînes. Le technicien
allait perdre sa place, ce qui me consolait vaguement.
La qualité du film est médiocre. Encore une rediffusion
de T.C.M ou de Ciné-Classique. Et puis les avions qui explosent
dans des tours, c'est d'un rabâché. Sûrement un film-catastrophe
du début des années 70. Une production américaine
tournée dans les profondeurs de la Paramount ou de la M.G.M.
Une de ces productions en série dont le public raffole et avale
comme du pop-corn, commencées par un réalisateur sous-payé
et achevées tant bien que mal par un autre encore moins bien
payé. Le cinéma porno ne connaît pas ces soucis.
Les grandes productions ne durent jamais plus de quelques jours, ce
que durent les prouesses des acteurs, qui finissent toujours sur les
rotules.
Le simplisme du film-catastrophe des années 70 collait parfaitement
à notre époque si friande en scénarios de fin du
monde. Les extraterrestres envahissent chaque jour les écrans,
à défaut d'envahir la terre. Un brave guerrier tire tout
le monde d'affaire dans les deux dernières minutes du film. La
population (unique ?) laisse exploser sa joie. Triomphe pour le président.
Triomphe pour le brave guerrier. Règne du héros et de
la stupidité. Simulacre de la paix dans le monde, pacification
rêvée da la planète par la transformation radicale
des loups en brebis. Rêve d'une société où
chacun serait confiné à une strate du savoir et de l'expérience
humains afin de faciliter les flux commerciaux, seuls garants de la
liberté. Les extraterrestres représentaient une menace,
une faille dans le libre-échange, le remettaient purement et
simplement en question, tout simplement parce qu'ils étaient
exclus du jeu. Le processus de victimisation est amorcé. L'individu
doit être déculpabilisé, rendu innocent par quelque
abus de langage de tout ce qui arrive. A lui-même et aux autres.
Un pompier est un brave gars qui donne sa vie à la communauté
; en quoi peut-il être responsable de la mort d'un enfant survenue
à des milliers de kilomètres ? Dans le monde merveilleux
de la pacification, il faut à tout prix que les choses entrant
en interférence avec la sphère individuelle soit vécue
comme une agression. C'est de cette façon que j'interprétais
l'interruption de mon coït imaginaire, mais ô combien ovidien
!
Les avions s'encastraient dans deux tours, qui s'effondraient dans un
nuage de poussière. On était en plein dans le thème
de la déconstruction narrative. Malgré tout, je trouve
que ce film apocalyptique manque d'audace. Une succession froide et
facile d'effets spéciaux et de pertes humaines, signe manifeste
de la pauvreté du scénario. Dommage que la séquence
ne soit pas plus longue. J'aurais été curieux de voir
comment le héros entrait en scène, repoussait les extraterrestres
au confins de l'univers, sauvait le monde (unique, éternel et
pacifié). Le manichéisme cinématographique est
l'outil idéal pour l'édification des gosses. En même
temps, il y a quelque chose d'excitant dans ce film. La répétition
de la séquence. Ou ces deux grandes tours qui ploient comme des
jambes molles.
Je zappe sur l'écran noir de ma chaîne préférée.
Enlève mon slip. Ovidie est en moi. Ovale opalescent. Ovale avide
qui active mon désir, érige mon sexe en building, forteresse
en béton armé, poutrelle métallique indestructible.
Ovidie, mon amour, je revendique le droit à un bonheur triste.
Où ai-je mis les kleenex ?
R. B