antidata n°10 - la veille


 

 

C'est la tuile. Ce qu'il peut arriver de pire. La privation de mon désir. Quelque chose d'abominable qui me met dans un état catastrophique, entre le caprice et la colère froide. Je n'y connais rien en télécommunications mais cela ne doit pas être bien sorcier d'émettre un signal et de s'assurer qu'il arrive à bon port. N'empêche que depuis hier en fin de matinée mon terminal numérique débloque. Ma chaîne adorée affiche obstinément un écran noir et la même séquence tirée d'un film-catastrophe passe en boucle sur les autres chaînes.
Le phénomène s'est produit au moment pile où quatre hommes allaient être libérés de leurs tourments sous l'action cinétique d'Ovidie. Je ne doutai pas un instant que les trois compères lovés dans les creux de la philosophe des boudoirs, surnom de la belle et titre du film, arriveraient à leur fin (le film était dans la boîte), qu'un heureux dénouement les ferait tous trembler d'émotion, jambes flageolantes et picotements violets au niveau des reins, que tout cela serait conclu dans une frénésie de membres, dans une effusion de larmes ; mais moi, je restai là, idiot, ne sachant plus que faire de mon engin, qui se dégonflait dans ma main ainsi qu'un poisson rouge resté trop longtemps hors de l'eau.
Je bidouillai les boutons du téléviseurs en fulminant. Nada. Le noir complet. Tout en enfilant un slip je vitupérai le monde, soupçonnai un coup tordu du C.S.A ou des familles catholiques, voire des anarchistes. Ou alors, un missile d'origine inconnue avait réduit le satellite (soit plusieurs milliards d'années d'évolution et quelques millions de dollars en miettes). La réalité devait être plus triste : le technicien chargé de veiller à la maintenance s'était endormi sur la console.
Ovidie est l'aboutissement du phantasme masculin. Le bastion qu'il restait à franchir pour que l'esprit et la jouissance se mêlent en un continuum de satisfaction permanente, d'ardeur inexprimable et de tristesse infinie. L'actrice/réalisatrice revendique un cinéma porno nouvelle mouture, filmé à travers un objectif féminin. La vision de la femme dans le cinéma porno, voilà un sujet suffisamment ambiguë pour donner du grain à moudre à des générations d'historiens du cinéma. Mieux que de mettre en scène des dominatrices encagoulées et surbottées maniant le fouet avec la douceur d'un dompteur de fauves, les producteurs avaient eu le génie de permettre à une femme de passer de l'autre côté de la caméra. Il y avait beaucoup de flan dans cette position, mais il est parfois juteux de bousculer les traditions. La vision de la femme devait servir l'imagination des hommes, leur faciliter l'accès à une félicité nouvelle. Le visage ovale d'Ovidie, sa bouche ovale, son sexe ovale, son anus ovale. Une femme ovale de partout. L'herméneutique d'Ovidie passe par l'interprétation de l'ovale.
La mienne, d'imagination, s'était fondue dans un écran noir avant mon propre anéantissement. Une douche glacée m'aurait apporté un apaisement certain, mais j'avais espoir de raviver la passion qui frétillait dans ma main.
J'avais trituré la télécommande. La même séquence passait en boucle sur toutes les chaînes. Le technicien allait perdre sa place, ce qui me consolait vaguement.
La qualité du film est médiocre. Encore une rediffusion de T.C.M ou de Ciné-Classique. Et puis les avions qui explosent dans des tours, c'est d'un rabâché. Sûrement un film-catastrophe du début des années 70. Une production américaine tournée dans les profondeurs de la Paramount ou de la M.G.M. Une de ces productions en série dont le public raffole et avale comme du pop-corn, commencées par un réalisateur sous-payé et achevées tant bien que mal par un autre encore moins bien payé. Le cinéma porno ne connaît pas ces soucis. Les grandes productions ne durent jamais plus de quelques jours, ce que durent les prouesses des acteurs, qui finissent toujours sur les rotules.
Le simplisme du film-catastrophe des années 70 collait parfaitement à notre époque si friande en scénarios de fin du monde. Les extraterrestres envahissent chaque jour les écrans, à défaut d'envahir la terre. Un brave guerrier tire tout le monde d'affaire dans les deux dernières minutes du film. La population (unique ?) laisse exploser sa joie. Triomphe pour le président. Triomphe pour le brave guerrier. Règne du héros et de la stupidité. Simulacre de la paix dans le monde, pacification rêvée da la planète par la transformation radicale des loups en brebis. Rêve d'une société où chacun serait confiné à une strate du savoir et de l'expérience humains afin de faciliter les flux commerciaux, seuls garants de la liberté. Les extraterrestres représentaient une menace, une faille dans le libre-échange, le remettaient purement et simplement en question, tout simplement parce qu'ils étaient exclus du jeu. Le processus de victimisation est amorcé. L'individu doit être déculpabilisé, rendu innocent par quelque abus de langage de tout ce qui arrive. A lui-même et aux autres. Un pompier est un brave gars qui donne sa vie à la communauté ; en quoi peut-il être responsable de la mort d'un enfant survenue à des milliers de kilomètres ? Dans le monde merveilleux de la pacification, il faut à tout prix que les choses entrant en interférence avec la sphère individuelle soit vécue comme une agression. C'est de cette façon que j'interprétais l'interruption de mon coït imaginaire, mais ô combien ovidien !
Les avions s'encastraient dans deux tours, qui s'effondraient dans un nuage de poussière. On était en plein dans le thème de la déconstruction narrative. Malgré tout, je trouve que ce film apocalyptique manque d'audace. Une succession froide et facile d'effets spéciaux et de pertes humaines, signe manifeste de la pauvreté du scénario. Dommage que la séquence ne soit pas plus longue. J'aurais été curieux de voir comment le héros entrait en scène, repoussait les extraterrestres au confins de l'univers, sauvait le monde (unique, éternel et pacifié). Le manichéisme cinématographique est l'outil idéal pour l'édification des gosses. En même temps, il y a quelque chose d'excitant dans ce film. La répétition de la séquence. Ou ces deux grandes tours qui ploient comme des jambes molles.
Je zappe sur l'écran noir de ma chaîne préférée. Enlève mon slip. Ovidie est en moi. Ovale opalescent. Ovale avide qui active mon désir, érige mon sexe en building, forteresse en béton armé, poutrelle métallique indestructible. Ovidie, mon amour, je revendique le droit à un bonheur triste.
Où ai-je mis les kleenex ?


R. B