Il naquit
sur un banc dans un jardin public, tout habillé avec aux pieds
une jolie paire de Mephistos. Son visage, couvert de fines gouttelettes
de rosée, donnait l'impression que la nuit finissante venait
tout juste de l'enfanter. C'était un matin d'avril au froid encore
mordant. Il desserra les poings, déroula son corps tout fripé
et ouvrit les yeux. Il ne voyait pas grand chose mais l'endroit lui
plut immédiatement ; il n'en bougerait pas avant longtemps. A
mesure que le soleil grimpait dans le ciel, il découvrit la végétation
qui l'entourait. Un mot dont il ne comprenait pas le sens lui vint alors
à l'esprit :" splendeur ".
Mais il n'eut pas le temps de s'interroger longtemps car deux hommes
aux vêtements identiques apparurent et le chassèrent du
jardin. Ils lui dirent qu'il était interdit de rester allonger
sur les bancs. C'était des hommes d'un grand savoir qui lui apprirent
quel était son nom.
" Yellow Paper, ainsi je m'appelle Yellow Paper ", murmura
Yellow Paper.
Yellow Paper se mit donc à marcher. A marcher et à regarder.
Souvent, il s'asseyait sur un banc public mais continuait à regarder.
Et il ne doutait pas un instant que la vie n'était rien de plus.
Marcher, s'asseoir, regarder. Son regard était neuf et il tirait
de ses observations un plaisir extrême. Le ciel, par exemple,
lui apparut comme une très belle chose. Ces gros nuages qui se
bousculaient les uns les autres, ces masses terribles qui s'unissaient
ou se disloquaient en prenant leur temps. Ceux qu'il préférait,
c'était les petits égarés qui voyageaient seuls
et qui partaient loin devant avant de disparaître derrière
les toits des maisons ou de se confondre avec la luminosité de
l'horizon. Mais là, Yellow Paper clignait des yeux et regardait
ses chaussures sur lesquelles il voyait alors crépiter mille
petites étoiles. Il aimait bien les étoiles aussi. Quand
il ne restait pas le nez en l'air à contempler le ciel, Yellow
Paper arpentait les rues, scrutant avec le plus grand intérêt
trottoirs et caniveaux.
D'ailleurs, c'est en marchant ainsi, l'il aux aguets, qu'il fit
sa plus belle découverte. Il remarqua de très loin ce
petit point jaune, en équilibre sur le bord du trottoir, prêt
à basculer dans le caniveau, et s'étonna qu'aucun des
passants qu'il croisait n'y fasse attention. Il s'approcha encore et
fut ébloui par la beauté de cet étrange objet.
Cela semblait léger, vibrer d'une curieuse vie intérieure.
Il espérait maintenant que personne d'autre ne l'apercevrait.
Il le voulait pour lui seul.
C'était une boule irrégulière mais avec un relief,
aux angles vifs par endroits. Une courte traîne, vaguement rectangulaire,
prolongeait cette boule et se terminait par une petite poche bordée
sur un côté de fines dentelures. Le jaune dominait mais
il y avait aussi du blanc. D'incroyables couleurs lisses et brillantes.
Yellow Paper ramassa délicatement l'objet et s'émerveilla
de son extrême légèreté, de sa matière
très fine, au touché agréable. Il défroissa
sa découverte et vit apparaître par endroits une autre
couleur plus agressive dont il ne connaissait pas le nom. Cette couleur
dessinait d'étranges formes géométriques qu'il
grava une à une dans sa mémoire : N.u.t.s.
Yellow Paper sourit. Il se sentait, sans pouvoir l'exprimer clairement,
l'homme le plus chanceux de l'instant présent. Il admira longuement
son trésor puis décida de le mettre à l'abris au
fond de sa poche. Mais le fond de sa poche était déjà
occupé par d'autres trésors identiques à celui
qu'il venait de découvrir. Et ses autres poches en contenaient
des dizaines et des dizaines d'autres. Alors Yellow Paper comprit qu'il
n'était pas uniquement le plus chanceux mais aussi le plus riche
! D'où lui venait cette richesse ? Il n'en avait pas la moindre
idée. Mais surtout, il ne voulait pas la garder pour lui seul.
Le reste du jour, il alla de trottoir en trottoir, le visage rayonnant,
distribuant aux passants les objets magnifiques qui garnissaient ses
poches. La plupart ne le voyait pas ou refusait ses présents.
Mais ceux qui tendaient la main, prenait aussi le temps de s'arrêter
et en souriant disaient doucement :" Merci, Yellow Paper. "
Ils connaissaient son nom ! Et avant de reprendre leur chemin, ils lui
offraient de curieux petits disques de métal qu'il n'osait refuser.
Lorsque le jour commença à s'éteindre, Yellow Paper
ne rencontra plus grand monde. Il n'avait pas réussi à
donner tous ses trésors, d'autant qu'il en trouva d'autres, au
hasard des rues et des places. Lui seul les voyait. Il était
très fier de cela.
Maintenant le jour n'existait plus et ses pas l'avaient reconduit devant
le jardin dont on l'avait chassé, il ne savait plus quand. Les
grilles étaient fermées mais il les escalada et retrouva
le banc où il était né. Il s'allongea et regarda
les étoiles, aspirant calmement la fraîcheur de l'air,
et son esprit dans son immense simplicité, se remplit tout entier
d'un petit point jaune, en équilibre, sur le bord d'un trottoir.
Puis, serrant les poings, enroulant son corps, il s'endormit dans un
sourire, murmurant ces mots qu'il ne comprenait pas :" Demain,
la veille ".
Et la nuit, qui aimait bien Yellow Paper, l'amnésia, une fois
de plus.
D. B