antidata n°10 - la veille



 

 

Il naquit sur un banc dans un jardin public, tout habillé avec aux pieds une jolie paire de Mephistos. Son visage, couvert de fines gouttelettes de rosée, donnait l'impression que la nuit finissante venait tout juste de l'enfanter. C'était un matin d'avril au froid encore mordant. Il desserra les poings, déroula son corps tout fripé et ouvrit les yeux. Il ne voyait pas grand chose mais l'endroit lui plut immédiatement ; il n'en bougerait pas avant longtemps. A mesure que le soleil grimpait dans le ciel, il découvrit la végétation qui l'entourait. Un mot dont il ne comprenait pas le sens lui vint alors à l'esprit :" splendeur ".
Mais il n'eut pas le temps de s'interroger longtemps car deux hommes aux vêtements identiques apparurent et le chassèrent du jardin. Ils lui dirent qu'il était interdit de rester allonger sur les bancs. C'était des hommes d'un grand savoir qui lui apprirent quel était son nom.
" Yellow Paper, ainsi je m'appelle Yellow Paper ", murmura Yellow Paper.
Yellow Paper se mit donc à marcher. A marcher et à regarder. Souvent, il s'asseyait sur un banc public mais continuait à regarder. Et il ne doutait pas un instant que la vie n'était rien de plus. Marcher, s'asseoir, regarder. Son regard était neuf et il tirait de ses observations un plaisir extrême. Le ciel, par exemple, lui apparut comme une très belle chose. Ces gros nuages qui se bousculaient les uns les autres, ces masses terribles qui s'unissaient ou se disloquaient en prenant leur temps. Ceux qu'il préférait, c'était les petits égarés qui voyageaient seuls et qui partaient loin devant avant de disparaître derrière les toits des maisons ou de se confondre avec la luminosité de l'horizon. Mais là, Yellow Paper clignait des yeux et regardait ses chaussures sur lesquelles il voyait alors crépiter mille petites étoiles. Il aimait bien les étoiles aussi. Quand il ne restait pas le nez en l'air à contempler le ciel, Yellow Paper arpentait les rues, scrutant avec le plus grand intérêt trottoirs et caniveaux.
D'ailleurs, c'est en marchant ainsi, l'œil aux aguets, qu'il fit sa plus belle découverte. Il remarqua de très loin ce petit point jaune, en équilibre sur le bord du trottoir, prêt à basculer dans le caniveau, et s'étonna qu'aucun des passants qu'il croisait n'y fasse attention. Il s'approcha encore et fut ébloui par la beauté de cet étrange objet. Cela semblait léger, vibrer d'une curieuse vie intérieure. Il espérait maintenant que personne d'autre ne l'apercevrait. Il le voulait pour lui seul.
C'était une boule irrégulière mais avec un relief, aux angles vifs par endroits. Une courte traîne, vaguement rectangulaire, prolongeait cette boule et se terminait par une petite poche bordée sur un côté de fines dentelures. Le jaune dominait mais il y avait aussi du blanc. D'incroyables couleurs lisses et brillantes. Yellow Paper ramassa délicatement l'objet et s'émerveilla de son extrême légèreté, de sa matière très fine, au touché agréable. Il défroissa sa découverte et vit apparaître par endroits une autre couleur plus agressive dont il ne connaissait pas le nom. Cette couleur dessinait d'étranges formes géométriques qu'il grava une à une dans sa mémoire : N.u.t.s.
Yellow Paper sourit. Il se sentait, sans pouvoir l'exprimer clairement, l'homme le plus chanceux de l'instant présent. Il admira longuement son trésor puis décida de le mettre à l'abris au fond de sa poche. Mais le fond de sa poche était déjà occupé par d'autres trésors identiques à celui qu'il venait de découvrir. Et ses autres poches en contenaient des dizaines et des dizaines d'autres. Alors Yellow Paper comprit qu'il n'était pas uniquement le plus chanceux mais aussi le plus riche ! D'où lui venait cette richesse ? Il n'en avait pas la moindre idée. Mais surtout, il ne voulait pas la garder pour lui seul.
Le reste du jour, il alla de trottoir en trottoir, le visage rayonnant, distribuant aux passants les objets magnifiques qui garnissaient ses poches. La plupart ne le voyait pas ou refusait ses présents. Mais ceux qui tendaient la main, prenait aussi le temps de s'arrêter et en souriant disaient doucement :" Merci, Yellow Paper. " Ils connaissaient son nom ! Et avant de reprendre leur chemin, ils lui offraient de curieux petits disques de métal qu'il n'osait refuser.
Lorsque le jour commença à s'éteindre, Yellow Paper ne rencontra plus grand monde. Il n'avait pas réussi à donner tous ses trésors, d'autant qu'il en trouva d'autres, au hasard des rues et des places. Lui seul les voyait. Il était très fier de cela.
Maintenant le jour n'existait plus et ses pas l'avaient reconduit devant le jardin dont on l'avait chassé, il ne savait plus quand. Les grilles étaient fermées mais il les escalada et retrouva le banc où il était né. Il s'allongea et regarda les étoiles, aspirant calmement la fraîcheur de l'air, et son esprit dans son immense simplicité, se remplit tout entier d'un petit point jaune, en équilibre, sur le bord d'un trottoir. Puis, serrant les poings, enroulant son corps, il s'endormit dans un sourire, murmurant ces mots qu'il ne comprenait pas :" Demain, la veille ".
Et la nuit, qui aimait bien Yellow Paper, l'amnésia, une fois de plus.

D. B