antidata n°10 - la veille



 

 

On ne choisit ni son lieu de naissance, ni sa famille, ni ses amis. Mais bon, on s'habitue à tout. On peut pas la jouer fine bouche du réveil au couché, trois cent soixante cinq fois l'an. Moi j'ai poussé dans une zone dite sensible, un trou de banlieue qui n'intéresse personne. Une cité où les immeubles portent des noms de poètes, où les champignons paraboliques poussent sur tous les balcons, où les clairières ressemblent à des parkings, où l'herbe est si rare qu'on la conserve bien sèche dans du papier d'aluminium.

C'est chez moi. J'adhère par habitude. Mais je me sens exclu, différent, décalé, comme une pièce rapportée. Pourtant, aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours cherché l'intégration avec une réelle volonté de correspondre à ce qu'on attendait de moi. J'ai suivi le cursus lambda des jeunes pousses de banlieue, acceptant sans rechigner d'être un sale morveux, d'appartenir ensuite à la racaille, de devenir enfin un sauvageon.

Avec la mauvaise graine que je côtoie fidèlement depuis les bancs de la maternelle, j'ai volé, racketté, truandé, trafiqué dans les limites du raisonnable. On nous appelle la bande des Sablières. De temps en temps, on fait cramer quelques bagnoles du centre ville, c'est exactement ce que l'on attend de nous. Je dois même admettre que la dernière fois, j'y ai pris beaucoup de plaisir et qu'en rentrant tout excité à la maison je gueulais que si nous n'avions pas d'avenir, on s'arrangerait aussi pour carboniser le futur des nantis ! Mes vieux coïtaient sur le canapé en ce samedi soir et ma fougue verbale dérangea. " No futur ! No futur ! " gueula à son tour mon géniteur la face écarlate, la crête en bataille, et il ajouta : " Néo-punk de mes deux, si tu croises Johnny Rotten demande lui mon peigne ! "

Cette nuit là, je ne pus fermer l'œil. Je ne pus pas plus mémoriser ma page quotidienne du dictionnaire Larousse, laissant le précieux ouvrage dans sa cachette. Bien évidemment ici personne ne connaissait mon goût pour les dictionnaires et la lecture. J'avais la tête farcie de mots, d'idées, de schémas, de planches illustrées, de dates, de théorèmes, de corpus, de lexiques, de comptines alphabétiques, de règles grammaticales, de consonnes et de voyelles. Mais bouche cousue. La bande des Sablières ne devait pas rencontrer celle de Möebius.

Non, durant cette nuit d'insomnie, je ne songeai qu'aux invectives de mon père à mon égard. Elles étaient injustes et humiliantes. Cherchait-il à briser en moi l'éclosion pubère d'une saine révolte ? L'unique et respectable épingle à nourrice qui me retenait à lui venait de céder. Le vieux keupon virait vieux con. Je n'avais plus de père. Je pouvais pour de bon partir à la dérive.

Dès le lendemain, j'assassinai le quartier. Des choses terribles bouillonnaient en moi. Je rêvais de viande froide. Je dévorais chaque soir (toujours en secret) deux pages entières de mon dictionnaire Larousse. Je ne contrôlais plus mon langage et parlais devant témoins d'oxymore, de palindrome et de synesthésie. Il y eut baston et je devins indésirable dans ma cité. Je sillonnai alors la ville à grandes enjambées, de jour comme de nuit à la recherche d'une réponse. D'une clé à problèmes. D'un passe-partout miraculeux. Les carrefours symboliquement m'inspirèrent beaucoup mais je n'y trouvai que des bagnoles, des piétons et des flics. Des tas de clés aussi mais uniquement sur les tableaux de bord et au fond des poches. Des clés roulantes, des clés passantes.

Au septième carrefour, pourtant, je remarquai une vieille femme filiforme avec une petite tête toute ronde. Elle tenait sous le bras un gros volume à la reliure sombre qui m'avait tout l'air d'une très ancienne édition du dictionnaire Larousse et de son sac à main dépassait une improbable clé à mollette couverte de farine. Je décidai de la suivre, le cœur battant. Elle habitait une maison isolée, tout au fond d'une impasse. J'attendis minuit et pénétrai chez elle pour un fric-frac minimaliste. Je trouvai la clé à mollette dans la huche à pain et le dictionnaire dans la chambre où la vieille filiforme avec une petite tête toute ronde dormait à poings fermés. Le livre était posé sur la table de chevet à côté d'un antique radio-réveil dont les immenses chiffres à cristaux liquides rouges éclairaient faiblement la pièce comme une veilleuse. Je ne pus résister à l'envie de feuilleter sur place l'objet numéro deux de mon larcin. Sans même m'en rendre compte, je m'assis sur le bord du lit, au plus près du radio-réveil, et je lus ainsi pendant des heures. Je terminais tout juste la lettre " h ", lorsqu'une voix tonitruante qui disait ceci me fit sursauter : " Bonjour ! Il est cinq heures et nous sommes le jeudi 23 mai 2002, bienvenue à tous sur Radio Bleue ! " C'était le radio réveil, réglé pour une sourdingue.

La vieille dans son lit se réveilla d'un coup. Lorsqu'elle me vit, elle se redressa comme un piquet et poussa un drôle de cri qui faisait :" i..i… ! " Moi, perdu dans mon alphabet depuis des heures, je voulus la faire taire à grands coups de poings sur les i. Le premier y resta et la vieille tomba raide. Illico, la voix tonitruante en remis une louche :" Bonjour, il est cinq heures et nous sommes le mercredi 22 mai 2002, bienvenue à tous sur Radio Bleue ! " La vieille se redressa d'un coup et repoussa son cri :" i..i… ! " Moi dans la panique, je lui colle quelques baffes et la voilà qui retombe raide. L'autre tordu, m'arrache alors encore une fois les tympans :" Bonjour ! Il est cinq heures et nous sommes le mardi 21 mai 2002, bienvenue à tous sur Radio Bleue ! "

Voilà mon histoire. Décalé. Cette fois, je le suis pour de bon. Je colle des beignes à une veille qui rajeunit de jour en jour. Je n'ai plus trop le temps de lire mais je me suis lancé dans un grand calcul : combien de temps encore à passer sur le bord de ce lit avant de pouvoir assister au premier concert des Sex Pistols et récupérer le peigne de mon père ?

Pour le retour, je verrai bien.

" Bonjour ! Il est cinq heures…. "


D.B