On ne choisit
ni son lieu de naissance, ni sa famille, ni ses amis. Mais bon, on s'habitue
à tout. On peut pas la jouer fine bouche du réveil au
couché, trois cent soixante cinq fois l'an. Moi j'ai poussé
dans une zone dite sensible, un trou de banlieue qui n'intéresse
personne. Une cité où les immeubles portent des noms de
poètes, où les champignons paraboliques poussent sur tous
les balcons, où les clairières ressemblent à des
parkings, où l'herbe est si rare qu'on la conserve bien sèche
dans du papier d'aluminium.
C'est chez
moi. J'adhère par habitude. Mais je me sens exclu, différent,
décalé, comme une pièce rapportée. Pourtant,
aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours cherché l'intégration
avec une réelle volonté de correspondre à ce qu'on
attendait de moi. J'ai suivi le cursus lambda des jeunes pousses de
banlieue, acceptant sans rechigner d'être un sale morveux, d'appartenir
ensuite à la racaille, de devenir enfin un sauvageon.
Avec la
mauvaise graine que je côtoie fidèlement depuis les bancs
de la maternelle, j'ai volé, racketté, truandé,
trafiqué dans les limites du raisonnable. On nous appelle la
bande des Sablières. De temps en temps, on fait cramer quelques
bagnoles du centre ville, c'est exactement ce que l'on attend de nous.
Je dois même admettre que la dernière fois, j'y ai pris
beaucoup de plaisir et qu'en rentrant tout excité à la
maison je gueulais que si nous n'avions pas d'avenir, on s'arrangerait
aussi pour carboniser le futur des nantis ! Mes vieux coïtaient
sur le canapé en ce samedi soir et ma fougue verbale dérangea.
" No futur ! No futur ! " gueula à son tour mon géniteur
la face écarlate, la crête en bataille, et il ajouta :
" Néo-punk de mes deux, si tu croises Johnny Rotten demande
lui mon peigne ! "
Cette nuit
là, je ne pus fermer l'il. Je ne pus pas plus mémoriser
ma page quotidienne du dictionnaire Larousse, laissant le précieux
ouvrage dans sa cachette. Bien évidemment ici personne ne connaissait
mon goût pour les dictionnaires et la lecture. J'avais la tête
farcie de mots, d'idées, de schémas, de planches illustrées,
de dates, de théorèmes, de corpus, de lexiques, de comptines
alphabétiques, de règles grammaticales, de consonnes et
de voyelles. Mais bouche cousue. La bande des Sablières ne devait
pas rencontrer celle de Möebius.
Non, durant
cette nuit d'insomnie, je ne songeai qu'aux invectives de mon père
à mon égard. Elles étaient injustes et humiliantes.
Cherchait-il à briser en moi l'éclosion pubère
d'une saine révolte ? L'unique et respectable épingle
à nourrice qui me retenait à lui venait de céder.
Le vieux keupon virait vieux con. Je n'avais plus de père. Je
pouvais pour de bon partir à la dérive.
Dès
le lendemain, j'assassinai le quartier. Des choses terribles bouillonnaient
en moi. Je rêvais de viande froide. Je dévorais chaque
soir (toujours en secret) deux pages entières de mon dictionnaire
Larousse. Je ne contrôlais plus mon langage et parlais devant
témoins d'oxymore, de palindrome et de synesthésie. Il
y eut baston et je devins indésirable dans ma cité. Je
sillonnai alors la ville à grandes enjambées, de jour
comme de nuit à la recherche d'une réponse. D'une clé
à problèmes. D'un passe-partout miraculeux. Les carrefours
symboliquement m'inspirèrent beaucoup mais je n'y trouvai que
des bagnoles, des piétons et des flics. Des tas de clés
aussi mais uniquement sur les tableaux de bord et au fond des poches.
Des clés roulantes, des clés passantes.
Au septième
carrefour, pourtant, je remarquai une vieille femme filiforme avec une
petite tête toute ronde. Elle tenait sous le bras un gros volume
à la reliure sombre qui m'avait tout l'air d'une très
ancienne édition du dictionnaire Larousse et de son sac à
main dépassait une improbable clé à mollette couverte
de farine. Je décidai de la suivre, le cur battant. Elle
habitait une maison isolée, tout au fond d'une impasse. J'attendis
minuit et pénétrai chez elle pour un fric-frac minimaliste.
Je trouvai la clé à mollette dans la huche à pain
et le dictionnaire dans la chambre où la vieille filiforme avec
une petite tête toute ronde dormait à poings fermés.
Le livre était posé sur la table de chevet à côté
d'un antique radio-réveil dont les immenses chiffres à
cristaux liquides rouges éclairaient faiblement la pièce
comme une veilleuse. Je ne pus résister à l'envie de feuilleter
sur place l'objet numéro deux de mon larcin. Sans même
m'en rendre compte, je m'assis sur le bord du lit, au plus près
du radio-réveil, et je lus ainsi pendant des heures. Je terminais
tout juste la lettre " h ", lorsqu'une voix tonitruante qui
disait ceci me fit sursauter : " Bonjour ! Il est cinq heures et
nous sommes le jeudi 23 mai 2002, bienvenue à tous sur Radio
Bleue ! " C'était le radio réveil, réglé
pour une sourdingue.
La vieille
dans son lit se réveilla d'un coup. Lorsqu'elle me vit, elle
se redressa comme un piquet et poussa un drôle de cri qui faisait
:" i..i
! " Moi, perdu dans mon alphabet depuis des
heures, je voulus la faire taire à grands coups de poings sur
les i. Le premier y resta et la vieille tomba raide. Illico, la voix
tonitruante en remis une louche :" Bonjour, il est cinq heures
et nous sommes le mercredi 22 mai 2002, bienvenue à tous sur
Radio Bleue ! " La vieille se redressa d'un coup et repoussa son
cri :" i..i
! " Moi dans la panique, je lui colle quelques
baffes et la voilà qui retombe raide. L'autre tordu, m'arrache
alors encore une fois les tympans :" Bonjour ! Il est cinq heures
et nous sommes le mardi 21 mai 2002, bienvenue à tous sur Radio
Bleue ! "
Voilà
mon histoire. Décalé. Cette fois, je le suis pour de bon.
Je colle des beignes à une veille qui rajeunit de jour en jour.
Je n'ai plus trop le temps de lire mais je me suis lancé dans
un grand calcul : combien de temps encore à passer sur le bord
de ce lit avant de pouvoir assister au premier concert des Sex Pistols
et récupérer le peigne de mon père ?
Pour le
retour, je verrai bien.
"
Bonjour ! Il est cinq heures
. "
D.B