antidata n°10 - la veille



 

 

Soixante années s'étaient écoulées avant que Monsieur C n'en finisse avec une petite habitude mentale concernant l'emplacement du banc sur lequel il était assis à la minute présente.

Un banc unique placé sur le trottoir d'une rue qui descend vers le centre-ville, une rue que rien ne destine à se voir munie d'un banc : pas de trottoirs larges et ombragés, pas de magasins ni de cafés, pas de panorama, pas d'arrêt d'autobus. S'il y avait une rue dans la petite ville qui n'avait aucune disposition pour recevoir ce genre d'ustensile, c'était bien celle-là, la rue Songe. C'était presque aussi étonnant qu'un banc au milieu du désert, sur la Lune ou sur les gradins obliques d'une carrière à l'abandon. Il devait se trouver un amateur de tableaux surréalistes au service de l'équipement de la municipalité.

Jusqu'à sa vieillesse, ce banc avait donc toujours amusé Monsieur C, qui empruntait la rue Songe de façon régulière. Lorsqu'il était accompagné il ne manquait jamais de signaler aux autres cette étrange cocasserie urbaine. Au cours de quelques voyages à l'extérieur de sa ville, il avait repéré d'autres bancs placés dans des endroits absurdes. Des bancs Songiens. Il en avait découvert dans toutes les villes où il s'était rendu, isolés dans des terrains vagues, des tunnels ou des rues grises et mornes où même les trottoirs paraissaient de trop. Le banc Songien apparaît toujours là où on s'y attend le moins. Il va sans dire que le banc Songien est toujours vide.

Pendant des années, Monsieur C avait donc monté et descendu la rue Songe, avec à chaque fois qu'il passait devant l'objet archétypique, une pensée pour le Mystère du Banc Songien, pensée qui le quittait bien vite, avant même d'être arrivé en haut ou en bas de la rue Songe, Monsieur C ayant, comme il est souhaitable, matières à réfléchir autrement plus sérieuses et absorbantes.

Parvenu à un âge avancé, précisement lors de son entrée à la maison de retraite, située en haut de la rue Songe, il s'était rendu compte que le banc de la rue Songe n'était pas si Songien que ça. De tous les grabataires de sa dernière demeure, il était le seul assez valide pour faire encore quelques excursions à l'extérieur. Il descendait en ville. De moins en moins souvent, lui semblait-il, mais enfin, il y parvenait, grâce au banc situé à mi-pente, qui lui permettait de faire une longue pause dans la montée. Il y restait assis parfois des heures, fixant le mur d'en face, regardant passer les voitures et les rares piétons, et faisant perdre son caractère Songien au banc de la rue Songe, qui avait été installé là il y a des années pour que lui, Monsieur C, puisse maintenant s'y asseoir en remontant la rue Songe, ou parfois en la descendant seulement, car il se désintéressa bientôt du centre-ville pour s'arrêter à mi-pente, et se maintenir là jusqu'au soir, à fixer le mur d'en face, à regarder passer les voitures et les rares piétons, assis sur ce vieil objet de plaisanterie, sujet de conversations courtes et sans importance avec des amis maintenant disparus, comme le reste de sa vie.


O. S