Soixante
années s'étaient écoulées avant que Monsieur
C n'en finisse avec une petite habitude mentale concernant l'emplacement
du banc sur lequel il était assis à la minute présente.
Un banc
unique placé sur le trottoir d'une rue qui descend vers le centre-ville,
une rue que rien ne destine à se voir munie d'un banc : pas de
trottoirs larges et ombragés, pas de magasins ni de cafés,
pas de panorama, pas d'arrêt d'autobus. S'il y avait une rue dans
la petite ville qui n'avait aucune disposition pour recevoir ce genre
d'ustensile, c'était bien celle-là, la rue Songe. C'était
presque aussi étonnant qu'un banc au milieu du désert,
sur la Lune ou sur les gradins obliques d'une carrière à
l'abandon. Il devait se trouver un amateur de tableaux surréalistes
au service de l'équipement de la municipalité.
Jusqu'à
sa vieillesse, ce banc avait donc toujours amusé Monsieur C,
qui empruntait la rue Songe de façon régulière.
Lorsqu'il était accompagné il ne manquait jamais de signaler
aux autres cette étrange cocasserie urbaine. Au cours de quelques
voyages à l'extérieur de sa ville, il avait repéré
d'autres bancs placés dans des endroits absurdes. Des bancs Songiens.
Il en avait découvert dans toutes les villes où il s'était
rendu, isolés dans des terrains vagues, des tunnels ou des rues
grises et mornes où même les trottoirs paraissaient de
trop. Le banc Songien apparaît toujours là où on
s'y attend le moins. Il va sans dire que le banc Songien est toujours
vide.
Pendant
des années, Monsieur C avait donc monté et descendu la
rue Songe, avec à chaque fois qu'il passait devant l'objet archétypique,
une pensée pour le Mystère du Banc Songien, pensée
qui le quittait bien vite, avant même d'être arrivé
en haut ou en bas de la rue Songe, Monsieur C ayant, comme il est souhaitable,
matières à réfléchir autrement plus sérieuses
et absorbantes.
Parvenu
à un âge avancé, précisement lors de son
entrée à la maison de retraite, située en haut
de la rue Songe, il s'était rendu compte que le banc de la rue
Songe n'était pas si Songien que ça. De tous les grabataires
de sa dernière demeure, il était le seul assez valide
pour faire encore quelques excursions à l'extérieur. Il
descendait en ville. De moins en moins souvent, lui semblait-il, mais
enfin, il y parvenait, grâce au banc situé à mi-pente,
qui lui permettait de faire une longue pause dans la montée.
Il y restait assis parfois des heures, fixant le mur d'en face, regardant
passer les voitures et les rares piétons, et faisant perdre son
caractère Songien au banc de la rue Songe, qui avait été
installé là il y a des années pour que lui, Monsieur
C, puisse maintenant s'y asseoir en remontant la rue Songe, ou parfois
en la descendant seulement, car il se désintéressa bientôt
du centre-ville pour s'arrêter à mi-pente, et se maintenir
là jusqu'au soir, à fixer le mur d'en face, à regarder
passer les voitures et les rares piétons, assis sur ce vieil
objet de plaisanterie, sujet de conversations courtes et sans importance
avec des amis maintenant disparus, comme le reste de sa vie.
O. S