Apparemment, la dérive des plaques tectoniques est
telle, que l'on peut se heurter, dans nos rues les plus familières
ou nos salons les plus ennuyeux, á des continents inexplorés
tout entiers. La chose paraît impossible, et pourtant, ô joie,
il arrive encore de telles découvertes.
Ainsi hier, dans une soirée, j'ai du saluer une jeune fille pour
la première fois. Contrairement á une idée très
répandue, les gens que nous ne connaissons pas sont une minorité.
Presque tous les inconnus ont un air de déjá-vu, les premiers
mots échangés un goût de radotage. Aussi notre commerce
avec eux se limite t-il avantageusement, les présentations faites
et les mains serrées, á cette petite collision momentanée.
Il en va tout autrement des vrais inconnus. Ceux-lá sont les seules
personnes que nous désirons rencontrer. Au milieu d'une foule nous
les reconnaissons au premier coup d'oeil. Dés que j'ai vu cette jeune
fille, elle m'a été inconnue, et j'ai souffert. Le dessin
de ses lèvres, le dessous de ses jupes,
m'étaient inconnus. L'écume de son sillage me recouvrait les
chevilles et me laissait seul face á l'immensité. Je me tenais
á mon verre.
J'ai abandonné l'idée de boire, de danser et de m'amuser.
Un seul objet réquisitionnait toutes mes facultés et mon savoir-faire.
J'ai recherché l'orbite idéale autour de la jeune fille inconnue.
Je me suis tenu éloigné d'elle, aussi éloigné
que le permettaient la taille de la pièce et les mouvements des danseurs
et des danseuses. Par intervalles, me détachant d'un mur ou d'un
groupe d'invités, je me rapprochait d'elle et frôlait sa trajectoire,
captant au passage des échantillons. J'ai eu : Un oeil turquoise
avec son sourcil, un dos nu, osseux et marin, un parfum aussitôt oublié,
un sarment de sein blanc comme sable fin. Le plus beau était un sourire.
Il m'était adressé. Je pouvais désormais lui rendre
tous les échantillons et prétendre la connaître.
Mais voilá que le sourire me libérait de ce souci. Je trouvais
que j'avais le temps.
Comme j'empêchait déjá mon regard de s'habituer á
elle en me concentrant sur les choses qu'on avale disposées sur le
buffet, ces choses qu'on use pas mais qu'on fait disparaître, pensais-je
en engloutissant un gâteau fourré, elle est apparue prés
de moi. Elle m'a d'abord parlé des gâteaux fourrés,
puis elle m'a parlé de nous. Est-ce que nous ne nous serions pas
déjá vus, mon visage lui était familier, est-ce que
je voulais un chewing-gum, étais-je un ami de Pauline ou de Franck,
pourquoi je ne venais pas danser, elle se levais tôt pour aller travailler
demain , comment je m'appellais au fait ?
Je lui ai répondu que je la quittais, que tout était fini.